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Archive pour janvier 2007

Pratique au quotidien en 7 résolutions!

                    quotidien
Première résolution

 

La vigilance s’accompagne de bienfaits, la négligence n’apporte que des ennuis. Nous vivons souvent dans l’inconscience, sur pilote automatique, mais chacun peut s’éveiller en pratiquant. Quels que soient notre passé et nos difficultés actuelles, nous pouvons toujours recommencer à zéro aujourd’hui.

 

Je resterai assis, seul dans une méditation silencieuse chaque jour. Je serai vigilant car mes pires ennemis sont à l’intérieur de moi. Je ne regarderai  pas derrière en me délectant du passé. Je ne me projetterai pas dans le futur. Je resterai dans le présent, sans désir, sans souci, ni attachement, en pratiquant la vision profonde. Je vivrai chaque moment comme s’il devait être le dernier.

 

Je prendrai le temps de communier avec la nature et de témoigner silencieusement de l’intelligence présente en toute chose vivante. Je regarderai le soleil se coucher,  j’écouterai le bruit d’un ruisseau ou je respirerai simplement le parfum d’une fleur.

 

Je pratiquerai le non-jugement. Je commencerai ma journée par cette résolution : « aujourd’hui, je ne jugerai rien de ce qui arrivera » et tout au long de la journée, je me souviendrai de ne pas juger.

 

 

Deuxième résolution

 

Les mots ont le pouvoir de guérir et de détruire. Quand ils expriment la vérité et la compassion, ils transforment le monde.

 

Où que j’aille, quelle que soit la personne que je rencontre, je lui donnerai quelque chose. Cela peut être un sourire, un compliment, une fleur, une prière. J’offrirai quelque chose à tous ceux avec qui j’entrerai en contact et ainsi je mettrai en oeuvre dans ma vie et dans celle des autres, le processus de circulation de la joie, de la richesse et de l’abondance.

 

Je recevrai tous les dons que l’on me fera avec gratitude. J’accepterai aussi les dons de la nature : la lumière du soleil, le chant des oiseaux, une pluie de printemps ou la première neige de l’hiver.

 

Je m’ouvrirai également aux dons des autres, que ceux-ci aient une forme matérielle comme l’argent ou une forme spirituelle comme un compliment ou une prière.

 

Je prends l’engagement de protéger la circulation de la richesse dans ma vie en donnant et en recevant les biens les plus précieux de l’existence : l’attention, l’affection, le respect et l’amour. Chaque fois que je rencontrerai quelqu’un, je lui souhaiterai silencieusement paix, santé et bonheur.

 

 

 

Troisième résolution

 

Chaque action génère une force qui revient vers nous telle qu’elle a été mise en oeuvre. Nous récoltons ce que nous avons semé. La plupart des tourments que nous connaissons, nous en sommes nous-mêmes la cause.

 

Lorsque nous choisissons d’agir pour apporter le bonheur et le succès aux autres, alors les fruits sont le bonheur et le succès.

 

Je serai à chaque instant le témoin de mes choix. Par ma seule observation, ceux-ci seront portés à l’attention de ma conscience. Je sais que le meilleur moyen de préparer le futur est d’être totalement conscient du présent.

 

À chaque fois que je prendrai une décision, je me poserai deux questions : quelles sont les conséquences du choix que je suis en train de faire ? Apportera-t-il satisfaction et bonheur à moi-même comme à tous ceux qui en seront affectés ?

 

Je demanderai alors à mon cœur de me conseiller et de me guider par ses messages de confort ou d’inconfort. Si un choix m’apporte la joie, je m’y abandonnerai. S’il me donne une sensation d’inconfort, je ferai une pause et j’observerai les conséquences de mon action à l’aide de mon regard intérieur. Ces conseils me permettront de faire des choix spontanément justes pour moi comme pour autrui.

 

 

 

Quatrième résolution

 

Nos désirs génèrent beaucoup de tension : la peur de ne pas obtenir ce que l’on désire et la peur de perdre ce que l’on a obtenu. Ils proviennent d’une insatisfaction, d’un manque qui se trouve à l’intérieur de nous.

 

Je pratiquerai l’abandon. J’accepterai les personnes, les situations et les événements comme ils se présentent. Je saurai que ce moment est tel qu’il est parce que l’univers est tel qu’il doit être. Je ne me rebellerai pas contre l’univers en me rebellant contre ce moment. Mon abandon sera total et complet. J’accepterai les choses comme elles sont à cet instant et non pas comme je voudrais qu’elles soient.

 

Ayant accepté les choses comme elles sont, j’assumerai la responsabilité de tous les événements. Je sais qu’assumer la responsabilité veut dire ne blâmer personne pour cette situation, y compris moi-même. Je sais aussi que tout problème est une opportunité déguisée. Cette attention aux opportunités me permettra de saisir ce moment et de le transformer en une leçon pour grandir.

 

 

 

Cinquième résolution

 

En acceptant d’entrer dans l’inconnu, dans le champ de toutes les possibilités, nous nous abandonnons à l’esprit créatif de l’univers.

 

Je me consacrerai au détachement. J’offrirai à moi-même comme à autrui la liberté d’être ce que nous sommes. Je n’imposerai pas mes idées. En ne cherchant pas à tout prix une solution à mes problèmes, je n’en provoquerai pas d’autre. Je participerai à tout avec un engagement détaché.

 

J’agirai dans l’incertain en considérant ceci comme un ingrédient essentiel de mon expérience. Grâce à ma décision d’accepter l’incertain, les solutions surgiront spontanément des problèmes, de la confusion, du désordre. Dans la sagesse de l’incertain, je trouverai ma sécurité.

 

J’entrerai dans le champ de toutes les possibilités et j’anticiperai le bonheur de rester ouvert à une infinité de choix. Je ferai alors l’expérience de la joie et du mystère de la vie.

 

 

 

Sixième résolution

 

L’action est une nécessité de la voie spirituelle : si on dit à quelqu’un de ne rien faire, il deviendra paresseux. Il y a trois qualités d’action : le travail qu’on fait pour gagner sa vie, le service désintéressé financièrement et le réel don, où l’on se détache du besoin de reconnaissance affective, social ou du désir d’accumuler des mérites.

 

Il n’y a qu’en agissant de façon désintéressée que l’on peut maintenir le mental silencieux dans l’action. Ce qui crée les conséquences perturbatrices des actions, se sont les émotions de toutes sortes qui les accompagnent. L’action sereine n’a pas de conséquences perturbatrices.

 

Comment faut-il travailler ? Ni pour soi-même ni pour les autres, mais pour le travail lui-même. Il faut vivre avec une attitude qui exprime : « je suis le serviteur de tous. »

 

La plupart des souffrances psychiques sont dues à un renfermement sur soi-même, et le travail désintéressé est la manière la plus directe de réouvrir son cœur.

 

Mon attitude sera faite de détachement affectueux, d’une bonne volonté, sans attente d’un quelconque retour, de don constant sans demande.

 

Si je suis triste, la meilleure solution pour moi sera de sortir et de faire quelque chose de gentil pour quelqu’un.

 

Je porterai mon attention à l’esprit qui, à l’intérieur de moi, anime mon corps et ma pensée. Je m’éveillerai à la profonde tranquillité de mon cœur.

 

J’établirai une liste de mes talents particuliers. J’y noterai ce que j’aime faire, ce qui exprime mes talents. Lorsque je mettrai ces talents en action, pour le service de l’humanité, je créerai l’abondance, aussi bien pour moi-même que pour autrui.

 

Je me poserai chaque jour les questions suivantes : comment puis-je servir ? Comment puis-je aider ? Les réponses à ces deux questions me permettront d’aider et de servir mes semblables avec amour. Je sais que plus je donne mon énergie généreusement, plus elle me sera rendue.

 

 

 

Septième résolution

 

Nous connaissons la liberté véritable quand nous obéissons à notre nature de Bouddha, à la bonté innée de notre cœur.

 

Je serai satisfait, doux, peu exigeant, affranchi d’attachement. J’assurerai le bien-être et la sécurité de toutes les entités vivantes. Je ne décevrai personne, ne mépriserai personne, je serai sans colère, comme une mère qui protège son unique enfant au risque de sa vie. Je serai discret, réservé, rempli de pensées d’amour et de bienveillance pour le monde entier.

 

Les amours du passé ne sont que des souvenirs. Les amours du futur ne sont que des rêves. C’est uniquement ici et maintenant que nous pouvons aimer véritablement.

 

Je serai ouvert à tout, empli de bonté, et serein, telles les cordes d’un bel instrument, ni trop tendues ni trop lâches.



Pratiquer vipassana

                                                   Mahasi
note sur l’article : je me suis appuyer sur des articles existant déjà sur internet n’étant pas assez érudit par moi même pour enseigner le dhamma, j’ai choisi un article provenant de http://vipassanasangha.free.fr car il ma sembler le plus clair de tous ceux qui m’ont été donner de lire, cet méthode de vipassana est tier de la méthode Mahasi!avec mettâ

 

Une existence humaine est extrêmement courte comparée aux existences célestes des devas et des Brahmas. Cent ans dans le plan humain équivaut à une heure et demie dans le plan céleste du Paranimmita Vasavatti. Bien que très courte, la vie humaine est celle qui offre les meilleures opportunités pour l’atteinte de Nibbana.

Lorsque l’on a obtenu une vie humaine – ce qui est difficile à obtenir – il est important de faire bon usage de cette précieuse opportunité. La meilleure façon de le faire, c’est de pratiquer la méditation Vipassana. Par le simple fait de pratiquer Vipassana, nous allons nous débarrasser des impuretés comme lobha – le désir – dosa – la colère – et moha – l’ignorance – qui nous ont entraînés dans les plans misérables où la souffrance domine. D’autre part, nous réaliserons la perfection de la concentration et de la sagesse, et pourrons alors expérimenter nibbana. Voilà pourquoi, lorsqu’on se trouve dans le plan humain et que l’on veut en tirer le meilleur profit, il faut pratiquer la méditation Vipassana.

Pratiquer la méditation Vipassana, c’est noter les rupa Dhammas : composés matériels, et les nama Dhammas : facteurs mentaux qui se manifestent dans les khandas : les agrégats, afin de réaliser leur véritable nature : le changement. Il y a quatre Dhammas :

  • Kayanupassana satipatthana : la contemplation des phénomènes physiques

  • Vedananupassana satipatthana : la contemplation des trois types de sensations : vedana

  • Cittanupassana satipatthana : la contemplation des processus mentaux

  • Dhammanupassana satipatthana : la contemplation des phénomènes qui n’appartiennent à aucune des trois catégories précédentes et regroupés sous l’appellation « objets mentaux ».

Noter kaya, c’est noter pour prendre conscience de tous les comportements du corps et d’en réaliser la véritable nature : la marche, la posture debout, la posture assise, le mouvement qui consiste à passer à la posture debout, le mouvement qui consiste à se pencher ou à étendre les bras ou les jambes.

Au début, il n’est pas possible de noter tous les comportements du corps car l’esprit est agité. Le méditant commence donc par pratiquer en posture assise pour calmer son esprit. Lorsqu’il aura réalisé la tranquillité mentale par la méditation en posture assise, il sera en mesure de noter tous les comportements du corps, à chaque instant.

méditation assise

Pour la méditation assise, il est conseillé de se trouver une posture confortable dans laquelle on puisse tenir longtemps : soit en tailleur, jambes croisées, soit sur les genoux, jambes repliées. La colonne vertébrale doit être maintenue bien droite de même que la tête ; on porte l’attention sur l’abdomen puis sur le gonflement progressif du ventre au moment où l’air est inspiré, l faut noter «lever ». Il faut abandonner dans la mesure du possible l’apparence extérieure de l’abdomen, et réaliser à l’intérieur de l’abdomen, la sensation croissante de rigidité. Lorsque l’air est expulsé, c’est l’abaissement progressif de l’abdomen il faut observer, en s’efforçant de réaliser la sensation de relâchement progressif et noter «baisser ».

méditation en marche

En ce qui concerne la marche, il y a trois façons de noter :

Faire une note à chaque pas

Faire deux notes à chaque pas

Faire trois notes à chaque pas

Une note à chaque pas

L’esprit se concentre sur le mouvement qu’effectue le pied gauche en notant « gauche » puis sur le mouvement qu’effectue le pied droit en notant « droit ». Il ne faut pas ralentir l’allure ; elle doit être naturelle, ni trop rapide, ni trop lente. L’esprit qui note doit essayer de ne pas s’attacher à la forme extérieure, à l’apparence physique de la jambe, c’est le mouvement, la sensation de progression vers l’avant qui doit être perçue en maintenant l’observation pendant toute la durée du processus.

Deux notes à chaque pas

L’esprit se concentre sur les mouvements d’élévation et d’abaissement du pied. Ces deux mouvements doivent être effectués de façon très lente. Lorsqu’il observe son pied qui s’élève, le méditant doit s’efforcer de se concentrer sur le mouvement d’élévation qu’il observe très attentivement et pendant toute la durée du processus. Il doit voir les étapes successives de ce mouvement et ressentir les sensations qui l’accompagnent.

Lorsque son pied s’abaisse, il doit observer le mouvement d’abaissement du pied, du début à la fin et doit ressentir les sensations associées à ce mouvement vers le bas.

Trois notes à chaque pas

L’esprit se focalise sur trois mouvements : l’élévation, l’avancement et l’abaissement du pied.

Lorsqu’il observe son pied qui s’élève, le méditant doit essayer de maintenir son attention de façon très précise pendant toute la durée du processus et voir le mouvement d’élévation se produire étape par étape.

Lorsque son pied s’avance, le méditant observe le début du mouvement d’avancement et maintient son attention jusqu’à la fin. Il observe le plus attentivement possible la succession des petits mouvements vers l’avant et les sensations.

Lorsque son pied s’abaisse et prend appui sur le sol, le méditant observe attentivement le processus d’abaissement, du début à la fin. Il observe avec un maximum de précision les étapes successives d’abaissement de son pied et les sensations.

Activités quotidiennes

Lorsqu’il désire s’asseoir, le méditant doit noter le désir de s’asseoir qui est présent dans son esprit et passe ensuite à la posture assise très lentement. Il essaye de ne pas se focaliser sur la forme extérieure de son corps mais de se concentrer le plus attentivement possible sur le mouvement graduel du corps qui s’abaisse. Il doit maintenir son attention du début à la fin du processus et essayer de ressentir la sensation de lourdeur qui s’intensifie au fur et à mesure que son corps descend.

Lorsqu’il désire se lever, le méditant doit d’abord noter le désir de se lever, et ensuite seulement, il passe à la station debout, très lentement. Il essaie de se focaliser sur le mouvement graduel de redressement, tel qu’il se produit étape par étape. Il doit maintenir son attention très vigilante pendant toute la durée du processus, du début à la fin et ressentir la sensation d’allègement qui accompagne ce mouvement vers le haut

Lorsqu’il mange, le méditant doit noter sans interruption de la façon suivante :

Lorsqu’il regarde la nourriture. Il note « voir»

Lorsque sa fourchette touche la nourriture, il note « toucher»

Lorsqu’il porte la nourriture à la bouche, il note « porter »

Lorsqu’il incline la tête pour prendre la nourriture, il note « incliner »

Lorsqu’il ouvre la bouche, il note « ouvrir »

Lorsqu’il dépose la nourriture dans la bouche, il note « déposer »

Lorsqu’il redresse la tête, il note « redresser »

Lorsqu’il mâche les aliments, il note « mâcher »

Lorsqu’il identifie le goût, il note « goûter »

Lorsqu’il avale, il note « avaler »

Il n’est pas aisé de noter tous ces détails au début, mais à force d’entraînement, le méditant sera en mesure de tout noter.

les processus mentaux

En ce qui concerne les processus mentaux, lorsqu’une pensée surgit, le méditant doit en prendre conscience et noter « penser, penser ». Lorsque sa concentration et sa sagesse seront devenues fortes, il lui suffira de noter une seule fois pour que la pensée disparaisse et cesse d’exister. Voyant ainsi la rapide disparition des pensées, le méditant réalise que ces processus mentaux ne sont pas permanents, : ils sont anicca. Ces disparitions se succèdent si rapidement qu’elles sont ressenties comme une grande souffrance : c’est dukkha, la souffrance. Il n’y a pas moyen d’y échapper : c’est anatta, la nature incontrôlable. Le méditant voit très clairement les trois caractéristiques de l’existence.

Le sotapanna

Le sotapanna qui a réalisé nibbana n’a aucune crainte au moment de la mort en ce qui concerne une renaissance éventuelle dans les enfers, dans le monde animal, dans le monde des petas ou celui des asuras. La ronde des existences ne sera plus une source d’inquiétude pour lui. Il ne reprendra naissance que dans des plans meilleurs que celui qu’il connaît actuellement. Il se peut même qu’il oublie la méditation Vipassana tant il est heureux. Il ne pourra cependant oublier que pendant sept vies au maximum, au cours de la septième et dernière existence, il sera plein de regrets, se remettra à pratiquer Vipassana, deviendra un arahant et entrera au nibbana.

Voilà pourquoi lorsque l’on a obtenu la chose la plus difficile à obtenir, une existence dans le plan humain, il faut faire le meilleur usage de son précieux temps et pratiquer la méditation Vipassana.

 

 

 



Une interview avec le Vénérable Hénépola Gunaratana

BhanteG

 

 

La tradition Theravada a un long passé d’inégalité entre les sexes, même dans le domaine de la spiritualité. En fait, j’ai cru comprendre que les femmes ne pouvaient obtenir la pleine ordination dans votre tradition.
Vénérable Gunaratana : C’est un réajustement que j’aimerais proposer. Nous avons rencontré des difficultés pour introduire dans la communauté des moniales pleinement ordonnées. Cela a fait l’objet d’une vive polémique, car beaucoup de femmes aimeraient intégrer l’ordre Theravada des moniales, mais cela n’a pas été possible jusqu’à ce jour.

Si la pleine ordination des moniales était rétablie, seriez-vous également favorable à une totale égalité des hommes et des femmes ?
Vénérable Gunaratana : Absolument. Absolument. Les moniales pleinement ordonnées devraient être capables de faire la même chose que les moines pleinement ordonnés. C’est le genre d’égalité dont je suis partisan. Le Bouddha a introduit des règles supplémentaires pour les femmes parce que, s’il n’avait pas accordé quelques concessions, introduit quelques prescriptions, il y aurait eu une crise énorme – une opposition venant des autres moines aussi bien que des laïcs. C’est pour faire taire les critiques qu’il a introduit ces règlements. Mais, dans le monde moderne, ces choses peuvent être modifiées.

Pensez-vous que les changements que vous recommandez puissent être adaptés en Asie ?
Vénérable Gunaratana : Je crains fort que la pleine ordination ne se produise jamais en Asie, parce que la tradition, les coutumes, sont si fortes que l’on ne désire pas les modifier. Cela ne serait possible que dans des sociétés comme celle-ci, où le bouddhisme est nouveau. Une fois que cela sera établi ici, alors, peut-être, cela pourra-t-il être introduit progressivement dans les communautés bouddhistes asiatiques.

Qu’est-ce qui, selon vous, ne doit pas être modifié, ne doit pas changer ?
Vénérable Gunaratana : Le dharma peut être traduit dans un langage simple, moderne, ordinaire. Mais la signification ne devrait pas en être modifiée pour satisfaire aux exigences des gens. Quelques aspects des rituels pourraient changer, mais, par exemple, le fait de porter la robe ne devrait pas changer. Même du temps du Bouddha, les habits civils étaient très différents de ceux des moines. Et c’est la même chose aujourd’hui. La robe nous protège. En tant qu’être humains, nous ne sommes pas parfaits. Mais, quand nous portons la robe, cela nous rappelle notre situation et nous évite de nous mettre dans de fausses situations, d’agir de façon inappropriée.

En quoi la tradition Theravada se distingue-t-elle principalement des autres grands véhicules du bouddhisme ?
Vénérable Gunaratana : La tradition Theravada s’efforce de conserver le bouddhisme tel qu’il est présenté dans les textes palis. Elle insiste sur une éthique, une concentration, une pratique de la sagesse aussi proches que possible de l’enseignement du Bouddha lui-même, sans qu’on les interprète, sans qu’on les déforme ou qu’on les traduise dans des idées différentes. En tant que bouddhistes Theravada, nous essayons de préserver la langue palie et de l’utiliser dans nos enseignements du dharma, dans nos pratiques quotidiennes de dévotion.

Et l’intérêt est de préserver la langue du Bouddha ?
Vénérable Gunaratana : Oui. L’intérêt, lorsque vous avez le moindre doute à propos de l’enseignement, lorsque quelque chose vous semble flou, est que vous pouvez toujours vous reporter au pali. Et garder le pali comme langue de référence, afin de clarifier certains termes du dharma. Si vous n’avez pas cette sorte de culture ou de référence, vous devez vous en remettre aux traductions. Si le traducteur a fait une erreur, celle-ci se perpétue de génération en génération. C’est ce qui est arrivé à quelques autres branches du bouddhisme. Comme on n’y étudie pas le langage originel, force est de lire les 3ème, 4ème, 5ème, 6ème interprétations ou traductions, si bien qu’il arrive que l’on perde trace de l’enseignement originel. L’enseignement originel est préservé dans la tradition palie. Aucun doute à ce sujet.

Pensez-vous que certains Occidentaux méconnaissent le bouddhisme Theravada du fait de l’absence d’un véritable Vœu de Bodhisattva ?
Vénérable Gunaratana : Bien que les bouddhistes Theravada n’aient pas spécifiquement de Vœu de Bodhisattva, il est presque impossible d’ignorer la nécessité d’aider les autres. Et, vous savez, cette idée d’aider les autres n’est pas seulement bouddhique. Est-ce qu’il y a quelque chose de bouddhique dans la générosité ? Vous n’avez même pas besoin d’être un homme pour pratiquer la générosité. Peut-être avez-vous vu des animaux qui partageaient leur nourriture avec d’autres animaux. Faire ce genre de distinction entre Mahayana et Theravada n’est pas une façon très pratique ni très réaliste de voir les choses. La gageure est de faire comprendre aux gens des enseignements aussi fondamentaux que l’absence d’un soi séparé, l’absence d’âme, la non-croyance en un Dieu créateur . Le premier aspect, vous savez, l’impermanence, est réellement facile à comprendre. Si vous lisez n’importe quel livre de physique, de chimie, de science, vous saurez tout ce qui concerne l’impermanence. Mais l’absence d’un soi séparé, le fait de ne pas croire en un Dieu créateur sont tous deux extrêmement difficiles à enseigner.

Est-il possible à une société dans son ensemble de devenir un peu moins égotiste, ou est-ce seulement une question de pratique individuelle ?
Vénérable Gunaratana : En réalité, c’est une question de pratique individuelle. Même à l’époque où le Bouddha a atteint l’illumination, l’avidité, la haine, l’illusion n’étaient pas moindres qu’elles ne le sont aujourd’hui. Son seul but, en atteignant l’illumination, était d’être utile au monde. Mais, dès qu’il a atteint l’illumination, il est devenu si désappointé. Il s’est dit : « Comment enseigner le dharma à ces gens ? Ils sont si pleins d’ignorance, d’avidité, de haine, de jalousie, de peur, de tension, d’angoisse, d’appétit pour les désirs sexuels – comment pourraient-ils comprendre cela? » Mais il a commencé à enseigner. Et il n’a jamais été capable d’éliminer toute la souffrance du monde des humains. Jamais. Il a éliminé la souffrance de certaines personnes, mais, comparé au nombre d’êtres humains vivant sur cette terre, le nombre de ceux qu’il a aidés à atteindre l’illumination est insignifiant. A l’époque actuelle, où la population est plus nombreuse , où il y a davantage d’objets attrayants grâce aux progrès de la technologie, davantage d’objets suscitant le désir, l’avidité, l’égoïsme, la peur, l’angoisse, le souci, il est réellement plus difficile de pratiquer le dharma dans sa pureté. Et ce n’est pas uniquement le problème du dharma ou de l’enseignement du Bouddha. C’est le problème de toutes les religions. Les personnes religieuses font de leur mieux, avec les capacités qui sont les leurs. Mais, parallèlement, d’autres personnes essaient de promouvoir leurs productions dans le domaine matériel, d’attiser l’avidité des gens. Il y a plus de télévisions, d’ordinateurs, plus de ceci, plus de cela. Et c’est avec tout ça que vous devez rivaliser.

Avez-vous un but en ce qui vous concerne ?
Vénérable Gunaratana : Je dis que le bouddhisme est pareil à un arbre. Un arbre a un dôme de verdure, des feuilles, des fleurs, vous savez, de petites branches, ainsi qu’un tronc, une écorce, du bois, tendre ou dur, des racines, et ainsi de suite. Et nous devrions rechercher le bois dur, le cœur du dharma, de la même façon que l’on désire le cœur d’un arbre. Tout le reste peut cacher la vérité. Il y a tellement de choses autour du véritable dharma. Et les gens peuvent facilement être trompés, embrouillés, induits en erreur par cette très, très grande variété de choses. La Bouddha a dit très clairement : « Avant l’arrivée de du faux or sur le marché, l’or pur brillait de tout son éclat. Dès que l’or artificiel apparaît sur le marché, personne ne sait reconnaître l’or véritable du faux or.» Aussi, je désire montrer aux gens l’or véritable, afin qu’ils ne puissent plus se laisser tromper par tout ce qui brille. C’est cela mon objectif.



Les 5 preceptes du laïc

Dans le bouddhisme pas de rythe comme le baptême pour devenir catholique, ici dans le bouddhisme, bien qu’il existe dans le mahayana la prises de refuge avec des maîtres (dans le theravada on le fait seul), le seul moyen de devenir bouddhistes est d’observer et respecter 5 réglements que l’on nommes préceptes de vie…Les voici dans l’ordres :

1er précepte :  » Je m’abstiendrai de nuire à la vie d’autrui.  »

C’est-à-dire : Je ne tuerai pas, je ne blesserai pas d’êtres, quels qu’ils soient.

2e précepte :  » Je m’abstiendrai de prendre ce qui n’est pas donné.  »

C’est-à-dire : Je ne m’approprierai pas la propriété d’autrui, je ne m’emparerai même pas de ce qui est trouvé ou semble abandonné.

3e précepte :  » Je m’abstiendrai de pratiques sexuelles inconvenantes.  »

C’est-à-dire : Je ne commettrai pas l’adultère, je n’aurai pas de rapport sexuel illégitime, je ne m’adonnerai pas à la prostitution. Ce précepte est parfois étendu à tout plaisir sensuel excessif (pas seulement sexuel).

4e précepte :  » Je m’abstiendrai de paroles mensongères, calomnieuses, blessantes, insultantes ou inutiles.  »

5e précepte :  » Je m’abstiendrai de consommer des substances altérant les facultés physiques et mentales.  »

C’est-à-dire : je ne consommerai pas d’alcool, de drogues, de tabac, etc.. Même des produits comme le café ou le coca doivent être consommés avec modération car ils peuvent conduire à un état d’agitation néfaste (des dépendances sévères au café existent d’ailleurs). Pour des raisons de santé, les médicaments sont autorisés.

 



Les 5 rememorations

1 Il est dans ma nature de vieillir, il est impossible d’échapper a la vieillesse

2 il est dans ma nature d’être malade, il est impossible d’échapper a la maladie

3 il est dans ma nature de mourir, il est impossible d’échapper a la mort

4 Tous ce qui m’est cher et tous ceux que j’aime ont pour nature de changer, il est impossible d’echapper a la séparation de ceux que l’on aime

5 Mes actions sont mes vrais possessions.Je ne peut échapper aux conséquences de mes actions.Mes actions sont le sol sur lequel je me tiens.



Extrait du Dhammapada

                                                         Extrait du Dhammapada dans Enseignements sakyamuniTransp

I. Tous les états mentaux ont l’esprit pour avant coureur, pour chef; ils ont été créés par l’esprit. Si un homme parle ou agit avec un mauvais esprit, la souffrance le suit d’aussi près que la roue suit le sabot du boeuf tirant le char.

II. Tous les états mentaux ont l’esprit pour avant coureur, pour chef; ils ont été créés par l’esprit. Si un homme parle ou agit avec un esprit purifié, le bonheur l’accompagne d’aussi près que son ombre inséparable.

III. « Il m’a vilipendé, il m’a maltraité, il m’a vaincu, il m’a volé ». Chez ceux qui accueillent de telles pensées, la haine ne s’appaise jamais.

IV. « Il m’a vilipendé, il m’a maltraité, il m’a vaincu, il m’a volé ». Chez ceux qui n’accueillent jamais de telles pensées, la haine s’apaise.

V. En vérité, la haine ne s’apaise jamais par la haine, la haine s’apaise par l’amour, c’est une loi éternelle.

VI. La plupart des hommes oublient que nous mourrons tous un jour. Pour ceux qui y pensent, la lutte est apaisée.

VII. Ceux qui prennent l’erreur pour la vérité et la vérité pour l’erreur, ceux qui se nourrissent dans les pâturages des pensées fausses, n’arriveront jamais au réel.

VIII. Mais ceux qui prennent la vérité comme vérité et l’erreur comme erreur, ceux qui se nourrissent dans les pâturages des pensées justes, arriveront au réel.

IX. De même que la pluie rentre dans une maison dont le chaume est disjoint, ainsi la passion pénètre un esprit non développé. De même que la pluie ne rentre pas dans une maison bien couverte, ainsi la passion ne pénètre pas un esprit bien développé.

X. L’être malfaisant se lamente dans ce monde et se lamente dans l’autre. Dans les deux états il se lamente. Il gémit, il est affligé quand il voit ses actes souillés.

XI. L’être bienfaisant se réjouit dans ce monde et se réjouit dans l’autre. Dans les deux états, il se réjouit. Il est content et extrêmement heureux quand il voit ses actes purs.

I. La vigilance est le sentier de l’immortalité. La négligence est le sentier de la mort. Ceux qui sont vigilants ne meurent pas. Ceux qui sont négligents sont déjà morts.

II. Comprenant bien cette idée, les sages vigilants qui suivent la voie des nobles (ariya), se réjouissent dans la vigilance.

III. Ceux qui sont sages, méditatifs, persévérants sans relâche, atteignent au Nirvana qui est félicité suprême.

IV. De celui qui est énergique, attentif, pur en ses actions, qui agit d’une manière réfléchie, se contrôle, vit avec droiture, qui est vigilant, la bonne renommée s’accroît.

V. Par sa diligence, sa vigilance, sa maîtrise de soi, l’homme sage doit se faire une île que les flots ne pourront jamais submerger.

VI. Les insensés par leur manque de sagesse, s’abandonnent à la négligence. Le sage garde la vigilance comme la richesse la plus précieuse.

VII. Ne vous laissez pas aller à la négligence, ni aux plaisirs des sens. Celui qui est adonné à la méditation obtient la grande joie.

VIII. Vigilant parmi les négligents, éveillé parmi les somnolents, le sage avance comme un coursier laissant derrière lui la haridelle.

IX. Par la vigilance, Indra, s’est éveillé, s’est élevé au plus haut rang des dieux. On loue la vigilance, on blâme la négligence.

X. Le moine qui s’attache à la vigilance et qui redoute la négligence, avance comme le feu, brûlant ses entraves grandes et petites.

XI. Le moine qui s’attache à la vigilance et qui redoute la négligence ne peut plus déchoir. Il s’approche du Nirvana.

I. De même que celui qui fabrique des flèches veille à ce qu’elles soient droites, de même le sage redresse son esprit instable et incertain, difficile à garder, difficile à contrôler.

II. De même qu’un poison rejeté hors de l’eau, notre esprit tremble quand il abandonne le royaume de Mara (c’est à dire le domaine des passions).

III. L’esprit est difficile à maîtriser et instable. Il court où il veut. Il est bon de le dominer. L’esprit dompté assure le bonheur.

IV. Que le sage reste maître de son esprit car il est subtil et difficile à saisir et il court où il veut. Un esprit contrôlé assure le bonheur.

V. Errant au loin, solitaire, sans corps et caché très profondément, tel est l’esprit. Ceux qui parviennent à le soumettre, se libèrent des entraves de Mara.

VI. Chez celui dont l’esprit est inconstant, qui ignore la vraie loi et manque de confiance, la sagesse n’atteint pas la plénitude.

VII. Celui dont l’esprit n’est pas agité ni troublé par le désir, celui qui est au-delà du bien et du mal, cet homme éveillé ne connaît pas la crainte.

VIII. Quoi qu’un ennemi puisse faire à son ennemi, quoi qu’un homme haineux puisse faire à un autre homme haineux, un esprit mal dirigé peut faire pire.

IX. Ni père, ni mère, ni aucun proche ne nous fait autant de bien qu’un esprit bien dirigé.

I. Que le sage vive en son village comme l’abeille recueille le nectar sans abîmer la fleur dans sa couleur et dans son parfum.

II. Ne vous occupez pas des fautes d’autrui, ni de leurs actes, ni de leurs négligences. Soyez plutôt conscients de vos propres actes et de vos propres négligences.

III. Semblable à une belle fleur brillante et sans parfum, la belle parole de celui qui ne la suit pas est sans fruit.

IV. Semblable à une belle fleur brillante et parfumée, la belle parole de celui qui la suit est fructueuse.

V. De même qu’on peut faire de nombreuse guirlandes d’un monceau de fleurs, ainsi un homme né en ce monde doit accomplir de nombreuses bonnes actions.

VI. L’odeur des fleurs ou du santal, ou de l’encens, ou du jasmin, n’est pas portée contre le vent; mais l’odeur de sainteté est portée contre le vent. Dans toutes les directions le saint homme répand le parfum de sa vertu.

VII. Bien au-dessus de l’odeur du santal ou de l’encens, ou du lotus, ou du jasmin, règne le parfum de la vertu.

VIII. Faible est l’odeur de l’encens et du santal; mais l’odeur excellente de la vertu monte même au monde des dieux.

IX. Comme un beau lys parfumé jaillit d’un monceau de déchets sur les bords de la route, de même le disciple du Sublime Eveillé (Bouddha) rayonne de sagesse parmi les hommes ordinaires aveugles.

I. Longue est la nuit pour celui qui veille; longue est la route pour celui qui est las de marcher; long est le cycle des naissances et des morts pour les insensés qui ne connaissent pas la vérité sublime.

II. Si un chercheur ne trouve pas son supérieur ou son égal; qu’il continue résolument son chemin solitaire; il n’y a pas de camaraderie avec un insensé.

III. « Ces enfants sont à moi, ces richesses sont à moi » Ainsi pense l’insensé et il est tourmenté. Vraiment on ne s’appartient pas à soi-même. D’où les enfants ? D’où les richesses ?

IV. L’insensé qui reconnaît sa sottise est sage en cela. Mais l’insensé qui se croit sage est à juste titre un fou.

V. Si un insensé est associé à un homme sage, même toute sa vie, il reste ignorant de la vérité, comme la cuiller ignore le goût de la soupe.

VI. Si un homme intelligent est associé même une seule minute à un homme sage, il connaîtra promptement la vérité, comme la langue perçoit les saveurs de la soupe.

VII. Les insensés, les fous, se conduisent vis-à-vis d’eux-mêmes comme des ennemis, faisant de mauvaises actions dont le fruit est amer.

VIII. L’acte dont on se repent après, dont on éprouve le résultat avec des regrets ou des remords, cet acte n’est pas bien fait.

IX. Cet acte est bien fait quand il n’apporte aucun regret et quand le résultat est accueilli avec délice et satisfaction.

X. « C’est aussi doux que le miel », ainsi pense l’insensé du mal qui n’a pas encore porté ses fruits; mais quand le mal a fructifié, alors l’insensé vient à en souffrir ».

XI. Vraiment la connaissance d’un insensé le mène à sa ruine. Elle détruit son bon côté en brisant sa tête

I. On doit s’associer avec celui qui fait voir les défaut comme s’il montrait un trésor. On doit s’attacher au sage qui réprouve les fautes. En vérité fréquenter un tel homme est un bine et non un mal.

II. Ne prends pas comme amis ceux qui font le mal ou ceux qui sont bas. Fais ta compagnie des bons, recherche l’amitié des meilleurs parmi les hommes.

III. Celui qui boit à la source de la Doctrine, vit heureux dans la sérénité de l’esprit. Le sage se réjouit toujours de la doctrine enseigné par les Nobles.

IV. Les constructeurs d’aqueducs conduisent l’eau à leur gré; ceux qui fabriquent les flèches les façonnent; les charpentier tournent le bois (selon leur gré); les sages se contrôlent eux même.

V. De même que le rocher solide n’est pas branlé par le vent, de même les sages restent inébranlables par le blâme ou la louange.

VI. Comme un lac profond, limpide et calme, ainsi les sages deviennent clairs ayant écouté la Doctrine.

VII. Il est peu d’homme qui passent sur l’autre rive. La plupart vont et viennent sur cette rive.

VIII. Mais ceux qui suivent la Doctrine bien enseignée, franchissent le domaine de la Mort, difficile à traverser.

I. Il n’est pas de fièvre des passions pour celui qui a terminé son voyage, qui est libre de tout souci, qui s’est libéré de toutes parts, qui a rejeté tous ses liens.

II. Les dieux eux-mêmes envient celui dont les sens ont été domptés, comme l’est un cheval par son cavalier, qui s’est débarrassé de tout orgueil et libéré de convoitises.

III. Comme la terre, un homme constant et cultivé ne s’offense pas; il est semblable à un pilier, transparent comme un lac sans limon; pour lui, le cycle de naissances et de morts n’existe plus.

IV. Tranquilles sont les pensées, les paroles et les actes de celui qui, avec la connaissance juste, est libéré complètement, parfaitement paisible et équilibré.

V. Que ce soit dans un village, dans une forêt, dans la plaine ou sur une colline, là où vivent les hommes dignes, cet endroit est charmant.

VI. Délicieuses sont les forêts où la foule ne se réjouit pas; les hommes libres de passions y trouvent la joie parce qu’ils ne recherchent pas les plaisirs des sens.

I. Meilleurs que mille mots privé de sens est un seul mot raisonnable, qui peut amener le calme chez celui qui l’écoute.

II. Meilleur que mille versets privés de sens est une seule ligne de verset (pleine de sens) qui peut donner le calme à celui qui l’écoute.

III. On peut conquérir des milliers et des milliers d’hommes dans une bataille; mais celui qui se conquiert lui-même, lui seul est le plus noble des conquérants.

IV. Un seul jour vécu dans la vertu et la méditation vaut mieux que cent années passées dans le vice et les débordements.

V. Un seul jour passé en comprenant la Vérité Suprême, vaut mieux qu’un siècle vécu dans l’ignorance de la Vérité Suprême.

I. Hâte-toi vers le bien, garde ton esprit du mal. L’esprit de celui qui est lent à faire le bien, se réjouit du mal.

II. Si quelqu’un commet le mal, qu’il se garde de recommencer. Qu’il ne s’y complaise. Douloureuse est l’accumulation du mal.

III. Si quelqu’un fait le bien, qu’il persévère, qu’il s’en réjouisse. Heureuse est l’accumulation du bien.

IV. Un être malfaisant peut être heureux tant que sa mauvaise action n’a pas encore mûri, mais quant elle est mûre, le malfaisant connaît le malheur.

V. Un être bienfaisant peut avoir de mauvais jours, tant que sa bonne action n’a pas encore mûri, mais quand elle est mûre, le bienfaisant connaît d’heureux résultats.

VI. Ne traite pas légèrement le mal en te disant :  » Il ne viendra pas sur moi « . Le pot s’emplit goutte à goutte, ainsi l’insensé, peu à peu, s’emplira de mal.

VII. Ne traite pas légèrement le bien en te disant :  » Il ne viendra pas sur moi « . Le pot s’emplit goutte à goutte, ainsi le sage, peu à peu, s’emplira de bien.

VIII. Comme un marchand qui transporte d’abondantes richesses et n’a qu’une faible escorte, évite une route dangereuse, et comme un homme qui aime la vie se garde du poison, ainsi doit-on s’éloigner du mal.

IX. Quiconque offense une personne pure, innocente et sans souillure, s’expose au retour du mal, comme si l’on avait jeté de la poussière contre le vent.

X. Ni dans l’air, ni au milieu de l’océan, ni dans l’antre des rochers, nulle part dans le monde entier, il n’existe une place où l’homme trouverait un abri contre ses mauvaise actions.

XI. Ni dans l’air, ni au milieu de l’océan, ni dans l’antre des rochers, nulle part dans le monde entier, il n’existe une place où l’homme trouverait un abri contre la mort.

I. Tous tremble devant le châtiment, tous craignent la mort. Comparant les autres avec soi-même on ne doit pas tuer ni faire tuer.

II. Tous tremblent devant le châtiment, à tous la vie est chère. Comparant les autres avec soi-même, on ne doit pas tuer ni faire tuer.

III. Quiconque en cherchant son propre bonheur, ne blesse pas de créatures qui désirent le bonheur, l’obtiendra dans l’autre monde.

IV. Ni la coutume d’aller nu, ni celle des cheveux tressés, ni celle de répandre de la poussière sur son corps, ni le jeûne, ni le sommeil sur le sol, ni le fait de se recouvrir de cendres, ni les prosternations, aucune de ces choses ne purifies le mortel qui n’a pas dépassé le doute.

V. Quoique vêtu avec raffinement, si un homme cultive la tranquillité d’esprit, s’il est calme, contrôlé, promis à l’émancipation de conduite, pur, s’il ne fait le mal à aucune créature, il est brahmane, il est ascète, il est bhikkhu.

I. Quelle hilarité, quelle allégresse peut-il y avoir quand tout est en feu ? Vous qui êtes enveloppés de ténèbres, ne cherchez-vous pas la lumière ?

II. Les pompeux chars royaux sont détruits par l’usure. Le corps aussi va vieillir mais l’enseignement du sage ne vieillit pas. Ainsi les saints hommes le communiquent au bons.

III. L’homme ignorant vieillit à la manière du boeuf, son poids augmente mais non pas sa sagesse.

IV. Le hommes qui n’ont pas mené la vie pure et qui n’ont pas recueillit les richesses durant leur jeunesse, dépérissent comme de vieux hérons près d’un lac sans poissons.

I. Commence par t’établir toi-même dans le droit chemin, puis tu pourras conseiller les autres. Que l’homme sage ne donne aucune occasion de reproches.

II. Si l’on se forme soi-même suivant les conseils que l’on donne aux autres, alors, bine dirigé, on peut diriger autrui. En effet, il est difficile de se maîtriser.

III. En vérité on est le gardien de soi-même, quel autre gardien y-a-t’il ? En se maîtrisant soi-même, on obtient un gardien difficile à gagner.

IV. Le mal fait par soi-même, engendré en soi, venant de soi, écrase le faible d’esprit comme le diamant broie le gemme.

V. Il est aisé de se faire du tort et du mal. Ce qui est bon et bénéfique est très difficile à accomplir.

VI. L’insensé aui, appuyé sur des vues fausses, méprise l’enseignement des Etres-Nobles, des hommes dignes, des hommes droits, celui-là, produit des fruits (de ses actions) pour sa destruction, comme le bambou (qui produit le fruit pour sa destruction).

VII. L’homme se souille par le mal qu’il a fait et il se purifie en l’écartant. La pureté et la souillure sont en lui-même, personne ne peut purifier un autre.

I. Celui qui après avoir été négligent, devient vigilant, illumine la terre comme la lune émergeant des nuées.

II. Celui dont les bonnes actions effacent le mal qu’il a fait, illumine la terre comme la lune émergeant des nuées.

III. Le monde est aveugle, rare sont ceux qui voient. Comme les oiseaux s’échappent du filet, peu nombreux sont ceux qui vont vers le séjour céleste.

I. S’abstenir du mal, cultiver le bien et purifier l’esprit : tel est l’enseignement des Bouddhas.

II. La meilleure pratique ascétique est la patience. Le Nirvana est l’état suprême, disent les Bouddhas. Il n’est pas un reclus, celui qui fait mal aux autres, il n’est pas un ascète celui qui moleste les autres.

I. Parmi ceux qui haïssent, heureux sommes-nous de vivre sans haine. Au milieu des hommes qui haïssent demeurons libres de haine.

II. Parmi ceux qui souffrent, heureux sommes-nous qui vivons sans souffrir. Au milieu de ceux qui souffrent demeurons libres de souffrance.

III. Parmi ceux qui sont inquiets, heureux sommes-nous qui vivons sans inquiétude. Au milieux des inquiets, demeurons libres d’inquiétude.

IV. Heureux en vérité sommes-nous, nous à qui rien n’appartient. Nous serons nourris de joie ainsi que les dieux rayonnants.

V. Le vainqueur engendre la haine. Le vaincu gît, étendu dans la détresse. L’homme paisible se repose bien, abandonnant à la fois la victoire et la défaite.

VI. Il n’y a pas de feu plus ardent que la concupiscence. Pas de plus grand malheur que la haine. Il n’y a pas de misère comparable à celle que procurent les éléments d’existence, pas de béatitude plus haute que la paix du Nirvana.

VII. La santé est le plus grand gain, le contentement est la plus grande richesse. Un ami fidèle est le meilleur parent, mais la plus haute béatitude est le Nirvana.

VIII. Ayant goûté aux douceurs de la solitude et de la paix, un homme s’affranchit de la souffrance et du mal. Il boit la douceur de la vérité.

I. Du désire des sens vient le chagrin, du désir des sens vient la crainte, Si l’on est affranchi du désir des sens, on ne connaît ni le chagrin ni la crainte.

II. De l’avidité vient le chagrin, de l’avidité vient la crainte. Si l’on en est affranchi, on n’a ni chagrin ni crainte.

I. Quiconque retient la colère montante, comme on arrête un char lancé, je l’appel conducteur. Les autres ne font que tenir les rênes.

II. Vaincs la colère par l’amour, le mal par le bien. Conquiers l’avare par la générosité et le menteur par la vérité.

III. Dis la vérité, ne t’abandonne pas à la colère, donne du peu que tu possèdes à celui qui te sollicite. Par ces trois qualités, l’homme peux se rapprocher des dieux.

IV. Ce n’est pas seulement d’aujourd’hui que sont critiqués ceux qui restent assis en silence, et ceux qui parle avec profusion, et ceux qui parlent avec modération. Il n’est nul être au monde qui échappe à la critique.

V. Il n’existe point, il ne fut jamais, il n’y aura jamais un individu qui est exclusivement blâmé ou loué.

VI. Les sages dont les actions sont contrôlées, dont les pensées sont contrôlées, en vérité ceux-ci sont bien contrôlés.

I. Ainsi que l’orfèvre raffine l’argent brut, ainsi, peu à peu et d’instant en instant, l’homme sage se purifie de ses impureté.

II. Quand la rouille apparaît sur le fer, le fer même en est rongé. De la même manière les mauvaises actions de l’homme le conduisent à l’état de souffrance.

III. La vie est facile à l’être sans vergogne, à l’imprudent comme un corbeau, au malicieux, au fanfaron présomptueux, à l’impur.

IV. La vie est toujours dure et modeste, à celui qui recherche toujours la pureté, au désintéressé, à l’humble, à l’homme de vie droite et de jugement clair.

V. Il n’y a pas de feu comparable à la convoitise, pas d’étreinte telle que la haine, pas de filet comme l’illusion. Il n’y a pas de fleuve comme le désir.

VI. Facile à découvrir est la faute d’autrui, mais notre faute est difficile à precevoir. On trie les fautes d’autrui comme la paille du blé, mais on cache les siennes comme le tricheur dissimule un coup malchanceux

I. On n’est pas sage parce qu’on parle beaucoup. C’est l’homme compatissant, amical, qu’on appelle un sage.

II. Un homme n’est pas un Thera (un ancien) parce que sa tête est grise. Il est seulement mûr en âge, et on peu dire qu’il a vieillit sans profit.Celui qui possède la vérité, la droiture, la non-violence et la maîtrise de soi, qui est sage et sans souillure, on peut en vérité l’appeler un Thera.

III. Un homme ne devient honorable ni par la parole déliée, ni par une belle apparence, s’il est envieux, avare et faux. Celui chez qui de telles dispositions d’esprit sont détruites, déracinées, cet homme sage, délivré des passions est appelé honorable.

IV. La tête rasée ne fait pas un ascète de l’homme qui reste indiscipliné et menteur. Plein de désir et d’avidité, comment peut-il être un ascète ?

V. Celui qui s’est libéré de tout mal, petit ou grand, on peut l’appeler un ascète, car il a surmonté tout mal.

VI. Un homme qui maltraite des créatures vivantes n’est pas un Ariya (Etre noble). Celui qui est compatissant pour toutes les créatures mérite d’être appelé un Ariya.

I. Le meilleur des sentiers est l’Octuple sentier, la meilleure des vérités est les Quatre Noble Vérités. La meilleure des conditions set le détachement, le meilleur des hommes est celui qui voit et comprend.

II. En vérité, ceci est le sentier. Il n’en est pas un autre qui mène à la purification de la vision. Suivez ce sentier et cela sera la confusion de Mara.

III. En suivant ce sentier, vous verrez la fin de la souffrance. Ce sentier, je l’ai déclaré, ayant connu comment extirper les flèches (de la douleur).

IV. Vous devez faire l’effort vous-même. Les Bouddhas ne font qu’enseigner le sentier. Les pratiquants méditatifs arrivent à se délivrer des entraves de Mara.

V.  » Toutes les choses sont conditionnées et impermanentes  » : une fois qu’on voit cela par la sagesse, on est dégoûté de la souffrance. Ceci est le sentier de la pureté.

VI.  » Toutes les choses conditionnées sont chargées de souffrance  » : une fois qu’on voit cela par la sagesse, on est dégoûté de la souffrance. Ceci est le sentier de la pureté.

VII.  » Toutes les Dhamma (toute chose sans exception) sont sans soi  » : une fois qu’on voit cela par la sagesse, on est dégoûté de la souffrance. Ceci est le sentier de la pureté.

VIII. .Quand le moment est venu d’être actif et d’agir, quiconque étant jeune et fort, ne fait pas son devoir, s’adonne à la paresse, se montre faible, apathique, inerte dans sa volonté, celui-là ne trouvera pas le chemin de la sagesse.

IX. Veiller sur la parole, contrôler l’esprit, s’abstenir des actes mauvais, qu’on se purifie par ses trois moyens pour atteindre le sentier déclaré par les sages.

I. L’homme plein de confiance et de vertu, ayant réputation et richesses est révéré dans tous les pays où il se trouve.

I. Le menteur va en enfer et aussi celui qui, ayant agi, nie son acte. Dans l’avenir, tous deux, hommes d’actions basses, partageront le même sort.

II. Mieux vaut ne pas faire la mauvaise action. Car après, la mauvaise action tourmente celui qui l’a commise. Mieux vaut faire la bonne action qui, accomplie, ne causera nul tourment à celui qui l’a commise.

III. Ceux qui ont honte de ce qui n’est pas honteux et ceux qui n’ont pas honte de ce qui est honteux, ces êtres adonnés aux vues fausses, vont dans un état malheureux.

IV. Ceux qui ont peur de ce qui n’est pas à craindre, et ceux qui n’ont pas peur de ce qui est à craindre, ces êtres adonnés aux vues fausses, vont dans un état malheureux.

V. Ceux qui voient le mal où il n’y en a pas et ceux qui ne voient pas le mal où il se trouve, ces êtres adonnés aux vues fausses, vont dans un état malheureux.

VI. Reconnaissant le mal comme le mal et le bien comme le bien, les êtres qui embrassent les vues justes, vont dans un état heureux.

I. Comme l’éléphant de combat reçoit la flèche jaillit de l’arc, ainsi supporterai-je patiemment l’insulte. Certes, la plupart des gens sont vicieux.

II. L’éléphant discipliné est conduit à la bataille. Le roi le monte. Le meilleur parmi les hommes est celui qui, discipliné, supporte l’insulte.

III. Excellents sont les mulets dressés, et les chevaux pur-sang de Sindh, et aussi les grands éléphant de combat. Meilleur encore est l’homme qui s’est discipliné lui-même.

IV. Il est bon d’avoir un ami secourable. Il est bon d’être satisfait de tut ce qui arrive. Il est bon à l’heure de la mort d’avoir accompli de bonne actions. Il est bon d’abandonner tout chagrin derrière soi.

V. Il est bon de pratiquer la vertu tout au long de sa vie. Il est bon de garder une confiance solide. Il est bon d’acquérir la sagesse. Il est bon de ne faire aucun mal.

I. Comme un arbre coupé repousse encore si ces racines demeurent intactes et fortes, ainsi la souffrance jaillit encore et toujours tant que l’on a pas aboli la convoitise.

II. Traqué par la convoitise, les hommes courent en tous sens comme des lièvres poursuivis. Saisis par les entraves, ils connaîtront encore longtemps la souffrance.

III. Ce qui est fait de fer, de bois ou de chanvre n’est pas un lien fort, mais l’attachement aux joyaux et aux parures, aux enfants et aux épouses, est certes un lien puissant, déclarent les sages. Et c’est un lien fort dont il est pénible de se débarrasser. Cependant, certains le coupent et choisissent la vie sans foyer. Ils abandonnent les plaisirs des sens sans regarder derrière eux.

IV. Il en est qui s’emprisonnent dans leur propre filet d’acharnement au plaisir, comme l’araignée dans sa toile. Les sages abandonnent même cela, sans se retourner et laissant tout ceci derrière eux.

V. Le don de la Vérité surpasse tout autre don. La saveur de la Vérité surpasse toute autre saveur. La joie dans la Vérité surpasse toute autre joie. L’extinction du désir vainc toute souffrance.

I. Il est bon de contrôler l’oeil. Il est bon de contrôler l’oreille. Il est bon de contrôler le nez. Il est bon de contrôler la langue.

II. Il est bon de contrôler le corps. Il est bon de contrôler le parole. Il est bon de contrôler l’esprit. Dans tous les cas le contrôle est bon. Le bikkhu qui se contrôle de toute façon est affranchi de toute souffrance.

III. Observateur de la Doctrine, faisant sa joie de la Doctrine, méditant sur la Doctrine, se souvenant de la Doctrine le bikkhu agissant ainsi restera toujours fermement établi en elle.

IV. Le bikkhu qui vit dans un état d’amour bienveillant, qui se délecte de l’Enseignement de l’Eveillé, ce bikkhu atteint la paix du Nirvana, la fin tranquille et bienheureuse de l’existence conditionnée.

V. Il n’y a pas de concentration pour celui qui manque de sagesse. Il n’y pas de sagesse pour celui qui manque de concentration. Il est vraiment près du Nirvana, celui en qui de trouvent la concentration et la sagesse.

VI. Le bikkhu qui, dans une demeure solitaire, tranquillise son esprit , goûte une joie surhumaine dans la claire vision de la Doctrine.

VII. On est son propre protecteur . Qui d’autre pourrait être le protecteur ? Donc, contrôle-toi comme le4 marchand maîtrise son cheval impétueux.

VIII. Empli de joie, transporté par le message du Bouddha, le bikkhu atteint l’état tranquille, l’apaisement heureux des conditionnés.

IX. Même un jeune bikkhu qui se consacre à la Doctrine du Sublime Eveillé, illumine ce monde comme la lune émergeant des nuées.



Quelques mots de Ajahn Chah!

 

 

                                               Quelques mots de Ajahn Chah! dans Enseignements Ajahn-chah

J’ai étudié en dehors des cadres, par la contemplation et la pratique, par la réflexion et la pratique. Je n’ai donc pas l’étiquette comme les autres. Dans ce monastère, nous avions des moines ordinaires, des gens qui n’avaient pas forcément un grand savoir, mais qui étaient déterminés dans leur pratique…..
…./….
À cette époque, la forêt était vraiment un coin perdu. Loin de tout. Et la vie y était très dure. Il y avait des manguiers plantés par les villageois mais, souvent, les fruits mûrissaient puis pourrissaient. Des ignames poussaient aussi et pourrissaient sur place. Mais je n’aurais pas osé y toucher. La forêt était très dense. Quand on arrivait ici avec son bol à aumônes, on n’avait même pas la place pour le poser. J’avais demandé aux villageois de dégager quelques emplacements dans la forêt. Mais c’était un lieu que les gens n’osaient pas fréquenter, ils en avaient peur.
Personne ne savait vraiment ce que je faisais ici. Les gens ne comprenaient pas le mode de vie d’un moine de la forêt. Je suis resté ici comme cela une paire d’années, puis sont arrivés les premiers disciples.

 

Que ce soit en ville ou à la campagne, en forêt comme en montagne, au sein de chaque foyer, de chaque communauté, nous sommes tous, également, confrontés à l’expérience du bonheur, et de la souffrance. Et il en est tant parmi nous, qui n’ont pas de refuge, un lieu, un jardin où cultiver les qualités positives du coeur. C’est parce que nous n’avons pas de véritable engagement, pas de compréhension de ce qu’est la vie et de la manière dont nous devrions agir, que nous vivons dans cet état de pauvreté spirituelle.

Depuis notre enfance, depuis notre jeunesse, et jusqu’à l’âge adulte, nous n’apprenons qu’à rechercher les plaisirs, à nous complaire dans les objets des sens. Et nous sommes loin de penser, alors que nous vivons notre vie, que nous fondons une famille… qu’un danger nous guette.
Si nous n’avons ni terre à cultiver, ni toit pour nous abriter, nous n’avons pas de refuge, dans le sens matériel du terme. Difficultés et détresse sont alors notre lot. Mais plus grave que ce manque matériel, il y a le manque intérieur : sîla, Dhamma absents de notre vie, ne pas aller entendre les enseignements, ne pas mettre le Dhamma en pratique. Le résultat, c’est une vie dénuée de sagesse, dans laquelle tout régresse et dégénère. Le Bouddha, notre Maître Suprême, possédait la qualité de bonté bienveillante envers les êtres. Il a conduit des fils et filles de famille à choisir la vie religieuse, à pratiquer pour réaliser la vérité, à établir et répandre le sâsana, pour montrer aux autres comment vivre, quotidiennement, dans le bonheur. Il a enseigné les moyens justes de gagner sa vie, de rester modéré et économe dans la gestion de ses finances, à agir sans négligence dans tous les domaines.

Mais si nous manquons des deux, le support matériel ET le support spirituel, alors, avec le temps et l’accroissement de la population dans le monde, l’illusion, la pauvreté, les difficultés nous éloignent encore et encore du Dhamma. Ce sont les difficultés dans lesquelles nous nous débattons qui expliquent notre désintérêt pour le Dhamma. Un monastère peut se trouver dans les environs, nous ne sommes pas tellement tentés de nous y rendre pour écouter l’enseignement qu’on y donne, obsédés que nous sommes par notre pauvreté, et par les problèmes auxquels nous sommes confrontés quotidiennement pour notre seule survie matérielle. Le Bouddha l’a pourtant enseigné : si pauvre que nous soyons, ne laissons pas pour autant notre coeur s’appauvrir et la sagesse nous abandonner. Peu importe si l’inondation submerge nos champs, nos villages, nos maisons et qu’il n’y ait plus espoir de sauver le moindre petit quelque chose. Le Bouddha nous met en garde : ne laissons pas l’inondation envahir aussi notre coeur et le submerger. Dans un coeur inondé, le Dhamma est invisible et inconnaissable.

Le flot de la sensualité, le flot du devenir, le flot des vues, le flot de l’ignorance, ces quatre flots obscurcissent et enveloppent le coeur des êtres. Ils sont plus dangereux que l’eau qui envahit nos champs, nos villages ou nos villes. Même si l’eau inonde nos champs d’année en année, que le feu détruit nos maisons, il nous reste notre esprit. Si le Dhamma et sîla sont présents dans nos esprits, nous pourrons alors faire usage de notre sagesse pour trouver un moyen de vivre, de subvenir à nos besoins matériels. Nous pourrons acquérir une terre, et prendre un nouveau départ.

Avec les moyens de notre subsistance matérielle, une maison, et le reste, nous avons la force d’esprit nécessaire pour nous permettre de nous entraider. Partager la nourriture, le vêtement, donner un toit à celui qui est dans le besoin, ce sont des actes de bonté bienveillante. De mon point de vue, donner dans cet esprit de bonté bienveillante, est infiniment supérieur à vendre ce que l’on aurait pu donner, pour en tirer un profit. Celui qui a la qualité de bonté bienveillante ne désire rien de plus pour lui-même. Il n’a d’autre souhait que de voir les autres vivre dans le bonheur.
Si notre résolution de nous engager dans le droit chemin est ferme, je ne pense pas que nous puissions avoir de réel problème. Nous ne connaîtrons pas l’extrême pauvreté. Nous ne serons pas comme le ver de terre. Nous, nous avons toujours un squelette, des yeux, des oreilles, des bras, des jambes. Nous sommes capables de manger des aliments variés, des fruits etc., nous ne sommes pas contraints de manger la poussière, comme le ver de terre. Vous vous plaignez de votre pauvreté, vous vous engluez dans la contemplation complaisante de votre propre malheur ? Le ver de terre vous rappellera à l’ordre : « Ne vous apitoyez pas trop sur vous-même ! Vous n’avez pas des bras, des jambes, des os ? Moi je n’ai pas tout cela ! Pourtant, je ne me sens pas pauvre. ». C’est ainsi que le ver de terre vous rappellera à l’ordre.

Un jour, un éleveur de porcs est venu me trouver. Il se lamentait : « Ah, pauvre de moi ! Cette année, c’est épouvantable ! Les prix des aliments pour le bétail montent. Le prix du porc baisse. Je vais y laisser ma chemise ! ».
J’ai écouté ses plaintes, puis je lui ai dit : « Ami, ne vous apitoyez pas sur votre propre sort. Imaginez que vous soyez un cochon. Là vous auriez des raisons d’être inquiet de votre sort. Que le prix du porc soit bas, qu’il soit élevé, les cochons sont abattus tout pareil ! Les cochons ont de vraies bonnes raisons de se plaindre. Les hommes, eux, ne devraient pas se plaindre. Pensez-y bien ! ».
Lui ne se préoccupait que de l’argent qu’il obtenait en paiement. Les cochons ont bien plus de motifs d’inquiétudes, mais nous nous en moquons. On ne nous abat pas, nous, comme les cochons, donc nous pouvons toujours trouver un moyen de nous en sortir.

Je pense vraiment que par l’écoute, la contemplation, la compréhension du Dhamma, on peut mettre fin à ses propres souffrances. On sait alors ce qui est bien, ce qui est nécessaire, ce que nous devons utiliser, combien dépenser. On sait comment mener sa vie en conformité avec sîla et le Dhamma, en appliquant la sagesse aux affaires du monde matériel. Mais nous sommes, pour la plupart d’entre nous, bien loin de cet idéal. Nous n’intégrons pas le Dhamma, la moralité dans notre vie quotidienne, qui n’est plus que discordes et disputes. Entre mari et femme, entre parents et enfants. Les enfants n’écoutent pas leurs parents, simplement parce que Dhamma est absent du foyer. Les gens ne s’intéressent pas à l’écoute du Dhamma, apprendre ne les intéresse pas. Et au lieu de développer le bon sens et l’habileté, ils restent englués dans l’ignorance. Résultat : des vies de souffrance sans cesse recommencées.

Le Bouddha a enseigné le Dhamma et ouvert la voie de la pratique. Il ne cherchait pas à nous rendre la vie difficile, mais à faire de nous des êtres meilleurs, plus habiles. Simplement, nous n’écoutons pas. Et c’est bien dommage. Nous sommes comme l’enfant qui refuse de prendre son bain en plein hiver parce qu’il fait trop froid. Il finit par sentir si mauvais que ses parents ne peuvent même plus dormir la nuit à cause de l’odeur. Alors, les parents finissent par le prendre par la peau du cou pour lui donner son bain. Cela le rend dingue, et il hurle, maudissant son père et sa mère.

L’enfant et ses parents voient la situation de deux points de vue différents. Pour l’enfant, ce qui est insupportable, c’est de prendre un bain en hiver. Pour les parents, c’est l’odeur de l’enfant qui est insupportable. Et les deux points de vue ne peuvent être conciliés. Le Bouddha n’a pas voulu nous laisser tels que nous sommes. Il nous a voulu diligents, nous efforçant de manière bonne et génératrice de bienfaits pour nous, et enthousiastes à la perspective d’emprunter le chemin correct. Efforçons-nous, au lieu de nous laisser aller à la paresse. Ce n’est pas là un enseignement qui fera de nous des idiots et des inutiles. Il nous enseigne comment développer et appliquer la sagesse à tout ce que nous faisons (travail, activités agricoles, éducation de notre famille, gestion de nos finances) et à rester attentif à tous les aspects de ces activités. Dans la mesure où nous vivons dans le monde, nous devons rester attentifs et connaître les voies du monde. Sinon, nous courons au désastre.

Là où nous vivons, le Bouddha et le Dhamma sont des notions familières. Et nous avons, pour cette raison, tendance à penser qu’on peut se contenter d’aller écouter des enseignements et que, ensuite, on peut se la couler douce et continuer à vivre comme avant. Grossière erreur ! Le Bouddha aurait-il atteint l’accomplissement de cette manière ? Il n’y aurait jamais eu de Bouddha !

Le Bouddha a donné des enseignements sur les diverses formes de richesse : la richesse de la vie humaine, celle des royaumes célestes, et celle du Nibbâna. Ceux qui ont le Dhamma, même s’ils vivent dans le monde, ne sont pas pauvres. Et s’ils sont pauvres, ils n’en souffrent pas. Quand on vit en accord avec le Dhamma, on n’a pas à regretter ce que l’on a fait dans le passé. On ne crée que du bon kamma. Mais si vous créez du mauvais kamma, la misère fondra sur vous. Pas de mauvais kamma, pas de mauvais résultat. Mais si nous ne cherchons pas à changer nos habitudes, à cesser de commettre des actes mauvais, les difficultés ne peuvent que s’accumuler et tout ne sera alors que détresse, mentale et matérielle. C’est pourquoi il est indispensable que nous écoutions (l’enseignement), que nous examinions attentivement de manière à pouvoir ensuite voir clairement d’où viennent les problèmes.

Avez-vous jamais transporté des charges jusqu’à un champ en les plaçant sur une palanche posée sur votre épaule ? Quand la charge est trop lourde à l’avant, c’est inconfortable, non ? Quand elle est trop lourde à l’arrière, c’est inconfortable aussi. Alors, quelle position est équilibrée, laquelle est déséquilibrée ? En faisant l’expérience, vous vous rendez compte. Le Dhamma, c’est pareil. Il y a la cause et l’effet, le bon sens. Quand la charge est équilibrée, le transport est plus facile. Vous pouvez mener votre vie de manière équilibrée, avec modération. Vos relations avec votre famille, votre travail, peuvent être plus légers à porter. Même si vous n’êtes pas riche, vous pouvez avoir l’esprit en paix. Pourquoi souffrir pour cela ?
Imaginez une famille qui se complait dans l’oisiveté. Les difficultés s’amoncellent. Ils voient les autres autour d’eux, des gens qui ont plus qu’ils n’ont eux-mêmes… la jalousie, la convoitise, le ressentiment s’emparent d’eux et finissent par les conduire au vol. Le village entier devient alors la proie du malheur. N’est-il pas préférable de travailler vous-même pour en profiter vous-même, en faire profiter votre famille, dans cette vie comme dans les prochaines ?

Quand vos propres efforts vous permettent de subvenir à vos besoins matériels, votre esprit est en paix, et c’est tout naturellement que vous serez conduit à écouter l’enseignement du Dhamma pour distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, ce qui est vertueux de ce qui ne l’est pas, et pour améliorer encore votre manière de mener votre vie. Vous apprenez à reconnaître que les actes mauvais ne conduisent qu’au malheur, vous cesserez de les commettre, et vous vous améliorerez encore. Votre manière de travailler va changer, et votre esprit aussi va changer. Vous étiez ignorant, vous allez devenir quelqu’un qui sait. Vous laisserez derrière vous les habitudes néfastes pour devenir un être au coeur généreux. Vous pourrez transmettre ce savoir à vos enfants et petits-enfants. Faire dès à présent ce qui est bien, c’est semer des bienfaits pour l’avenir. Mais les êtres sans sagesse ne font rien de bien et seront affligés par le malheur. S’ils deviennent pauvres, ils penseront pouvoir s’en sortir par le jeu…. et sombreront un jour dans le vol.

Aujourd’hui, nous sommes bien en vie. Il est donc temps pour nous de parler de tout cela. Si vous ne recevez pas l’enseignement du Dhamma pendant que vous vivez dans la condition d’être humain, vous n’aurez pas d’autre chance. Vous croyez qu’on peut enseigner le Dhamma à un animal ? La condition animale est bien plus dure que la condition humaine : imaginez une seconde renaître crapaud, grenouille, cochon, chien, cobra, vipère, écureuil, lapin… On voit un animal…. on pense à quoi tout de suite ? Le tuer, ou le battre, ou l’attraper, ou l’élever pour en faire de la chair à pâté.

Nous autres, hommes, nous avons cette possibilité, d’entendre le Dhamma. Quel privilège ! Nous sommes là, bien vivants, le moment de regarder les choses plus à fond, et de changer nos habitudes, c’est maintenant. Si les temps sont durs, eh bien essayez de supporter les difficultés pour le moment et de vivre selon la voie juste, jusqu’au jour où vous pourrez aller plus loin. C’est cela, pratiquer le Dhamma. J’aimerais rappeler à quel point il est nécessaire d’avoir un bon esprit et de mener une vie conforme à l’éthique. Quelle que soit la manière dont vous vous êtes conduits jusqu’à présent, faites un retour en arrière et réfléchissez : « Est-ce que j’ai agi comme il le fallait ? » Et si vous vous rendez compte que la réponse est négative, changez votre manière d’agir. Laissez de côté les mauvais moyens de mener votre vie. Gagnez votre vie d’une manière correcte, décente, qui ne nuise ni à autrui, ni à vous-mêmes, ni à la société. Quand on conduit sa vie de manière correcte, l’esprit est libre.

Nous autres, moines et nonnes, dépendons des fidèles laïcs pour notre subsistance matérielle. Et nous nous appuyons sur la contemplation pour pouvoir leur expliquer le Dhamma, pour qu’ils le comprennent, en tirent bienfait, et soient en mesure d’améliorer leur vie. On peut identifier les causes de la misère, des conflits et de les éliminer. Efforcez-vous de bien vous entendre avec les autres, d’entretenir avec autrui des relations harmonieuses, plutôt que d’exploiter et de vous nuire mutuellement.
Aujourd’hui, cela va plutôt mal partout. Les gens ont bien du mal à s’entendre. Même au sein d’un tout petit groupe, cela ne va pas. On se regarde à peine et l’on est déjà prêts à s’entretuer… Pourquoi ? Parce qu’il n’y a ni sîla ni Dhamma, tout simplement.
Du temps de nos parents, c’était bien différent. La seule manière dont les gens se regardaient suffisait à montrer qu’ils ressentaient amour et amitié les uns pour les autres. Aujourd’hui, c’est fini. Un étranger débarque dans un village à la nuit tombante ? Aussitôt les soupçons s’éveillent. Qu’est-ce qu’il fabrique ici en pleine nuit ?
Hé ! Pourquoi avoir peur d’un être humain qui arrive dans un village ? Si un chien que personne ne connaît arrive dans le village, personne n’y fera attention. Cela veut dire quoi ? Un être humain, c’est pire qu’un chien ? Oui, mais un étranger est une personne étrange. Comment peut-on être étranger?

Quand quelqu’un arrive dans le village, nous devrions nous réjouir : l’étranger qui arrive dans notre village a besoin d’un toit, il peut trouver refuge chez nous, et nous pouvons nous occuper de lui et lui venir en aide. Cela nous fait de la visite.
Mais, de nos jours, la tradition d’hospitalité, la bonne volonté se sont perdues. Il n’y a plus que peur et suspicion. Je dirais presque que, dans certains villages, les quelques hommes qui sont encore là ne sont pas mieux que des animaux. Tout est sujet à soupçon, on est prêt à se disputer pour la possession du moindre buisson, du moindre centimètre carré de terrain. Et tout cela simplement par manque de spiritualité et de moralité. Sans sîla, sans Dhamma, nous vivons dans l’angoisse et la paranoïa. Les gens vont se coucher le soir et se réveillent aussitôt, inquiets de ce qui les entoure,de ce qui se passe autour d’eux, parce qu’ils ont entendu un bruit bizarre. Les villageois ne s’entendent pas, ne se font pas confiance. Parents et enfants ne se font pas confiance. Mari et femme ne se font pas confiance. Mais qu’est-ce qui se passe ?

Il se passe que nous sommes éloignés du Dhamma et qu’il est absent de nos vies. Où que vous regardiez, c’est pareil et la vie est dure. Des gens arrivent dans un village et demandent un toit pour la nuit ? On leur dit d’aller se trouver un hôtel. C’est le business qui est aux commandes ! Autrefois, personne n’aurait une seconde pensé à les renvoyer de cette manière. Tout le village se serait associé pour faire preuve d’hospitalité. On aurait fait venir les voisins, chacun aurait apporté de la nourriture et de la boisson et l’on aurait partagé avec les invités. Maintenant, fini tout cela. Après le dîner, on verrouille les portes.

Partout dans le monde, où que vous regardiez, c’est la même chose. C’est un signe : le « non spirituel » (adhamma, la voie de l’ombre, le côté obscur) progresse et est en train de gagner la bataille. Nous autres, nous sommes en général malheureux et ne nous faisons pas confiance. Il y a même des gens qui tuent leurs propres parents. Des époux qui s’entretuent. Il y a bien des souffrances dans la société, simplement par manque de sîla et de Dhamma. Tâchez de le comprendre et ne rejetez pas les principes de la vertu. Par la vertu et la spiritualité, la vie humaine peut être heureuse. Sans ces qualités, nous ne sommes que des animaux.

Le Bouddha est né dans la forêt. Il a étudié le Dhamma dans la forêt. Il a enseigné le Dhamma dans la forêt, à commencer par le « Sermon de la mise en mouvement de la roue de la Loi ». Et c’est dans la forêt qu’il est entré dans le Nibbâna.

Il est important que ceux qui vivent dans forêt la comprennent, cette forêt où ils vivent. Vivre en forêt ne veut pas dire que notre esprit doive être comme celui des animaux sauvages qui hantent les bois. Notre esprit peut être spirituellement noble et élevé. C’est ce que le Bouddha a dit. Celui qui vit en ville est perpétuellement distrait et confronté à l’agitation. La forêt, c’est le calme et la tranquillité. Nous pouvons y contempler les choses avec clarté et développer la sagesse. Ce calme, cette tranquillité sont pour nous des amis et des aides. C’est un environnement favorable à la pratique du Dhamma, et c’est pourquoi nous avons choisi la forêt comme lieu de résidence. Les montagnes et les grottes sont notre refuge. Là, par l’observation des phénomènes naturels, vient la sagesse. Les arbres et la nature tout entière nous instruisent, nous apprenons à les comprendre, et c’est pour nous la source d’une grande joie. Les bruits de la nature ne nous perturbent pas. Les cris spontanés des oiseaux que nous entendons nous remplissent d’une vraie joie. Nous réagissons sans aversion et nous ne nourrissons pas de pensées nuisibles. Nous parlons sans dureté et nos actes envers les êtres et les choses sont dénués d’agressivité. Entendre les bruits de la forêt apporte le bonheur dans l’esprit ; des bruits peuvent toujours surgir, notre esprit reste en paix.

En revanche, les bruits des hommes ne sont pas des facteurs d’apaisement. Même la voix de quelqu’un qui parle aimablement n’engendre dans l’esprit ni paix ni tranquillité profonde. Les bruits qu’aime l’homme, la musique par exemple, ne sont pas des bruits paisibles. Ils sont générateurs de plaisir, d’excitation, mais ils n’amènent pas la paix. Quand des gens sont ensemble et recherchent le plaisir de cette manière, cela génère généralement un discours irréfléchi, agressif et générateur de conflit, et cela ne fait que monter la tension.

C’est ainsi que sont les bruits des hommes. Ils n’apportent pas de réel réconfort, pas de bonheur, sauf quand ce sont des paroles du Dhamma. Généralement, quand les gens vivent en société, ils parlent selon leurs intérêts personnels, se contredisent, prennent la mouche, s’accusent mutuellement, et il ne peut en résulter que confusion et contrariétés. Sans le Dhamma, c’est ainsi que tendent à être les hommes. Les bruits des hommes les mènent à l’illusion. Les sons de la musique, les paroles des chansons agitent l’esprit et le plongent dans la confusion. Les sensations agréables que provoque la musique par exemple. Les gens trouvent cela génial, ils disent qu’ils s’éclatent. Ils peuvent rester debout, dehors, sous un soleil de plomb pour assister à un spectacle de musique. Ils peuvent rester là jusqu’à ce qu’ils soient grillés à point, mais ils continueront à penser qu’ils s’éclatent et que c’est super. Mais pour peu que quelqu’un s’avise de leur parler durement, de les critiquer ou de les maudire, et les voilà à nouveau malheureux, insatisfaits. C’est comme cela, avec les bruits ordinaires des hommes. Mais si les bruits des hommes laissent place au son du Dhamma, si l’esprit est le Dhamma, si nous parlons du Dhamma, là, cela vaut la peine d’écouter. Cela vaut la peine d’y penser, d’étudier, de contempler.

Ce son-là, celui du Dhamma, est plaisant, mais pas d’une manière déséquilibrée et excessive, il est plaisant parce qu’il apporte bonheur et tranquillité. Les bruits ordinaires des humains n’amènent généralement que confusion, contrariété et tourment. Ils provoquent le désir, la colère, la confusion, et incitent à l’envie, à la convoitise, ils incitent à la violence et à la destruction de l’autre. Les bruits de la forêt sont différents. Le bruit que fait un oiseau ne provoque en nous ni désir ni colère quand nous l’entendons.

Nous devrions utiliser notre temps pour semer dès aujourd’hui nos bénéfices futurs. C’était là l’intention du Bouddha : bienfaits pour cette vie-ci, bienfaits pour les prochaines. Dans cette vie-ci, il nous a fallu, dès l’enfance, nous appliquer à étudier, à apprendre au moins suffisamment pour être capables de gagner notre vie, de manière à pouvoir subvenir à nos besoins matériels, et, enfin, fonder une famille et ne pas vivre dans la misère. Mais notre attitude n’est, en général, pas aussi idéalement responsable. En fait, nous recherchons bien davantage les plaisirs. Là où il y a une fête, une pièce de théâtre à voir, un concert, nous nous précipitons, même si l’époque de la moisson approche. Et les vieux entraînent les jeunes pour aller écouter le chanteur à la mode.
« Où vous en allez-vous grand-mère ?
- J’emmène les gamins au concert. »
Je ne sais pas si, en réalité, c’est la grand-mère qui emmène les gamins ou les gamins qui emmènent la grand-mère. Et peu importe la longueur et la difficulté du voyage. Ils iront et ils y retourneront. Ils disent qu’ils emmènent les gamins écouter le concert, mais en fait, ce sont eux qui ont envie d’y aller. Pour eux, c’est cela prendre du bon temps. Si vous leur proposez de venir au monastère pour écouter l’enseignement du Dhamma, apprendre ce qui est bien, ce qui est mal, ils vous répondront : « Allez-y vous-mêmes ; je préfère rester à la maison, me reposer. » ou « J’ai mal à la tête, j’ai mal au dos, j’ai mal aux genoux, je ne me sens pas bien… ». Mais si c’est pour un chanteur populaire ou pour une pièce passionnante, ils sauront se ruer pour rameuter les gamins et rien ne les arrêtera.

C’est ainsi que sont les hommes. Ils multiplient les efforts et ils ne font pourtant que se créer souffrances et difficultés. Ils recherchent l’obscurité, la confusion, l’intoxication sur le chemin de l’illusion. Le Bouddha nous enseigne à nous créer des bienfaits dans cette vie, le vrai bienfait, l’ultime bienfait : le bien-être spirituel. C’est maintenant que nous devrions nous y mettre. Dans cette vie-ci. Nous devrions rechercher la connaissance qui nous aidera à faire cela, de telle sorte que nous mènerons nos vies comme il convient, faisant bon usage de nos ressources, travaillant avec diligence sur le chemin de la vie juste.

Après mon ordination, j’ai commencé : pratique, étude, pratique encore, et la confiance est venue. Quand j’ai commencé à pratiquer, je pensais à la vie de ceux qui vivent dans le monde. Cela me fendait le coeur, ils me faisaient pitié. Pourquoi ? Parce que tous les gens riches meurent un jour, et doivent abandonner leurs somptueuses maisons, sachant que leurs enfants, petits-enfants vont se disputer leurs propriétés. Quand j’étais le témoin de ce genre de choses, je me disais : « Oh, les malheureux !… ». Cela me faisait mal, vraiment. Cela provoquait en moi de la pitié, tant pour les riches que pour les pauvres, pour les sages et pour les sots, car tous les hommes qui vivent dans ce monde sont dans la même galère.

La contemplation de notre corps, des conditions du monde, des conditions de vie des êtres sensibles, fait naître le détachement et dégage des passions. Par la contemplation de la vie religieuse, celle que nous avons choisie, vivant et pratiquant en forêt, par le développement d’une attitude constante d’éloignement des passions et de détachement, notre pratique progresse. Garder la pensée fixée sur les facteurs de pratique, et c’est le ravissement qui nous envahit. Notre corps entier en frémit. À contempler notre mode de vie, en comparant notre vie présente avec ce qu’elle fut auparavant, un sentiment de joie s’empare de nous. C’est le Dhamma qui fait naître dans notre coeur ces sentiments. Je ne savais pas à qui en parler. J’étais éveillé. Quelle que soit la situation dans laquelle je me trouvais, j’étais éveillé et l’esprit alerte. Ce qui voulait dire que j’avais acquis une certaine connaissance du Dhamma. Mon esprit était illuminé et je comprenais bien des choses. J’avais l’expérience du ravissement, du parfait bonheur, une réelle satisfaction dans mon mode de vie.

Pour dire les choses simplement, je me sentais différent des autres. J’étais un homme comme un autre, un adulte comme un autre, mais j’étais capable de vivre en forêt. Mais il n’y avait en moi aucun regret, aucune impression d’avoir perdu quelque chose (en optant pour ce mode de vie). « Les pauvres ! » pensais-je en voyant les autres, ceux qui avaient une famille. Je regardais autour de moi, et je me demandais : « Comment peut-on vivre ainsi ? ». Une foi, une profonde confiance dans le chemin que j’avais choisi de prendre dans ma pratique s’est progressivement installée en moi. Elle m’a soutenu jusqu’à ce jour.

Dans les débuts de Vat Pah Pong, il y avait quatre ou cinq moines qui vivaient ici avec moi. Nous étions confrontés à bien des problèmes. De ce que je peux voir maintenant, beaucoup d’entre nous, bouddhistes, ont de graves lacunes dans leur pratique. De nos jours, quand vous entrez dans un monastère, vous voyez juste les kutî, la salle commune, les parties conventuelles, les moines. Mais vous ne trouverez pas ce qui est réellement au coeur de la voie du Bouddha, Buddhasâsana. J’en ai déjà souvent parlé, c’est très affligeant.

Autrefois, j’ai eu un compagnon dans le Dhamma, qui a commencé à s’intéresser davantage à l’étude pure qu’à la pratique. Il étudia le pâli, l’Abhidhamma et, au bout d’un certain temps, il est parti vivre à Bangkok. Finalement, l’année dernière, il a terminé ses études et reçu un certificat avec les titres correspondant à l’étendue de son savoir. Il est maintenant estampillé. Ici, moi, je ne suis pas estampillé. J’ai étudié en dehors des cadres, par la contemplation et la pratique, par la réflexion et la pratique. Je n’ai donc pas l’étiquette comme les autres. Dans ce monastère, nous avions des moines ordinaires, des gens qui n’avaient pas forcément un grand savoir, mais qui étaient déterminés dans leur pratique.

À l’origine, je suis venu ici à l’instigation de ma mère. C’est elle qui m’a élevé et a été mon soutien, depuis le jour de ma naissance. Mais je n’avais pas encore eu l’occasion de lui retourner ses bienfaits. Je me suis dit qu’une occasion se présentait en venant m’installer ici, à Vat Pah Pong. En fait, j’avais des liens de longue date avec cet endroit. Je me souviens que, quand j’étais enfant, j’entendais mon père dire que Ajahn Sao était venu résider ici. Mon père avait reçu le Dhamma de lui. Je n’étais qu’un enfant à l’époque mais le souvenir m’en est resté, imprimé pour toujours dans mon esprit.
Mon père n’a jamais reçu l’ordination mais il me racontait comment il allait rendre hommage au moine méditant. Pour la première fois, il a vu un moine manger dans son bol, tout mélangé dans le même bol à aumônes. Riz, curry, sucreries, poisson, tout. Il n’avait jamais vu ça et cela l’a conduit à se poser une question : « Mais quel genre de moine est-ce donc là ? ». J’étais tout jeune encore quand il m’a raconté cela. Eh bien, c’était un moine qui méditait dans la forêt. Puis mon père m’a raconté comment il avait reçu le Dhamma de Ajahn Sao. Ajahn Sao n’enseignait pas de la manière habituelle. Il disait juste les choses telles qu’elles lui venaient à l’esprit. Tel était le moine de la forêt qui est un jour venu résider ici.
Aussi, lorsque je me suis lancé moi-même dans la pratique, j’ai gardé des sentiments très particuliers pour cet endroit. Quand je repensais à mon village natal, c’était toujours vers cette forêt que mon esprit se dirigeait. Et quand est arrivé le moment de revenir dans la région, je suis venu m’installer ici.

J’ai invité un moine de haut rang à s’installer ici également. Il venait du district de Piboon. Il a répondu qu’il ne pouvait pas. Il est venu un moment, puis a fini par dire : « Ce n’est pas un endroit pour moi. ». C’est ce qu’il a dit aux gens du coin. Un autre moine qui avait le titre de Ajahn est venu ensuite. Lui aussi est resté quelques temps, avant de repartir. Moi je suis resté.

À cette époque, la forêt était vraiment un coin perdu. Loin de tout. Et la vie y était très dure. Il y avait des manguiers plantés par les villageois mais, souvent, les fruits mûrissaient puis pourrissaient. Des ignames poussaient aussi et pourrissaient sur place. Mais je n’aurais pas osé y toucher. La forêt était très dense. Quand on arrivait ici avec son bol à aumônes, on n’avait même pas la place pour le poser. J’avais demandé aux villageois de dégager quelques emplacements dans la forêt. Mais c’était un lieu que les gens n’osaient pas fréquenter, ils en avaient peur.
Personne ne savait vraiment ce que je faisais ici. Les gens ne comprenaient pas le mode de vie d’un moine de la forêt. Je suis resté ici comme cela une paire d’années, puis sont arrivés les premiers disciples.

Nous menions alors une vie paisible et très simple. Nous avons attrapé la malaria et nous avons tous frôlé la mort. Mais nous ne sommes pas allés à l’hôpital. Nous avions déjà notre refuge, confiants en le pouvoir spirituel du Seigneur Bouddha et de son enseignement. La nuit, tout était parfaitement silencieux. Personne ne s’aventurait ici. Le seul bruit audible était celui des insectes. Les kutî étaient très éloignés les uns des autres dans la forêt.

Une nuit, vers neuf heures, j’ai entendu quelqu’un marcher dans la forêt. C’était un moine. Il était très malade, fiévreux. Il avait peur de mourir et ne voulait pas mourir seul dans la forêt. Je me suis dit : « Bon. Trouvons quelqu’un qui soit en bonne santé et qui puisse veiller sur celui-ci qui est malade. Comment un malade pourrait-il s’occuper d’un autre malade ? ». C’est tout ! Et pas de médicaments bien sûr.
Nous avions du borapet, un alcool médicinal particulièrement amer. Nous le faisions bouillir pour le boire. Quand on se disait : « On se fait une boisson chaude ? », dans l’après-midi, il n’y avait pas loin à chercher. Cela voulait dire un coup de borapet. Tous, nous avions de la fièvre. Tous, nous buvions du borapet. Nous n’avions rien d’autre et nous ne demandions rien à personne. Si un moine était très sérieusement atteint, je lui disais : « N’aie pas peur. Ne t’en fait pas. Si tu meurs, je me chargerai de ta crémation. Cela se fera ici, au monastère. Ce n’est pas la peine d’aller ailleurs. ». C’est comme cela que je réglais ce genre de problème. Mes paroles leur donnaient de la force. Nous étions confrontés à la peur. Ah, les conditions étaient rudes ! Les laïcs ne connaissait pas grand-chose. Ils nous apportaient du plah rah (poisson fermenté, un plat à la base du régime alimentaire dans la région) mais le plah rah est à base de poisson cru. Alors, nous ne le mangions pas. Je le remuais, le regardais bien, pour bien me pénétrer de quoi le plat était fait, puis je le laissais là, simplement.

Les choses étaient vraiment dures à l’époque, bien loin des conditions que nous avons maintenant. Personne ne le sait. Mais il en reste quelque chose dans la manière dont nous pratiquons aujourd’hui. Et aussi grâce aux moines qui ont connu cette époque et sont encore parmi nous. Après la retraite de saison des pluies, on pouvait pratiquer tudong ici, dans le monastère. On allait s’asseoir dans la quiétude des profondeurs de la forêt. De temps à autre, on se rassemblait, j’enseignais, puis chacun repartait vers son coin de forêt pour méditer, méditation assise, méditation en marche. On pratiquait ainsi pendant la saison sèche. Pas besoin d’aller chercher une forêt pour y pratiquer, on avait toutes les conditions requises sur place. On pouvait donc continuer la pratique de tudong ici. Aujourd’hui, une fois la saison des pluies terminée, tout le monde veut partir. Résultat, la pratique est interrompue.

La constance, la continuité dans la pratique et la sincérité dans la poursuite de la pratique sont importantes pour réussir à voir ses propres souillures. C’est une méthode qui est bonne et authentique. Dans le passé, c’était beaucoup plus dur. Il y a un dicton qui dit que l’on pratique pour cesser d’être une personne : la personne doit mourir pour devenir un moine.
On se conformait très strictement aux règles du Vinaya, et chacun était bien conscient de ce que ses actes impliquaient. On n’aurait pas entendu un moine parler pendant qu’il accomplissait ses tâches quotidiennes, tirant l’eau du puits ou balayant le sol. Silence complet aussi pendant le lavage des bols.

Maintenant, il m’arrive de devoir envoyer quelqu’un pour leur demander de se taire, et me rapporter le pourquoi et le comment de tout ce raffut. Je me demande s’ils sont en train de se boxer ou quoi. Il y a un tel tapage que je ne comprends absolument pas ce qui peut se passer. Je dois continuellement interdire de papoter.
Je ne vois pas de quoi ils doivent parler. Quand ils se sont rempli le ventre, ils sont étourdis par le plaisir qu’ils ont tiré de la nourriture. Je n’arrête pas de leur dire : « Quand vous rentrez de votre collecte d’aumônes, ne parlez pas. Et si quelqu’un vous demande pourquoi vous ne voulez pas parler, répondez :  » Je suis un peu dur d’oreille.  » ». Sinon, c’est comme si on avait une meute de chiens en train d’aboyer. Les discussions font jaillir des émotions et cela peut finir par des coups, particulièrement à ce moment de la journée, où tout le monde a faim. Les chiens ont faim, les souillures attendent au tournant.

J’ai constaté que les gens ne se lancent pas dans la pratique en y mettant tout leur coeur. J’ai vu les choses changer d’année en année. Ceux qui ont été formés autrefois ont eu des résultats et ils peuvent se prendre en main. Aujourd’hui, entendre parler des difficultés fait fuir les candidats. C’est trop dur à envisager. Mais si vous présentez les choses comme étant faciles, alors tout le monde est partant. Mais quel est l’intérêt ? Nous, nous avons pu, dans le passé, retirer des bienfaits, parce que tout le monde pratiquait de tout son coeur.

Les moines qui vivaient et pratiquaient ici poussaient leur endurance à ses limites les plus extrêmes. Nous avons, depuis l’origine, traversé bien des choses ensemble. Ils en connaissent un rayon sur la pratique. Après quelques années de pratique commune, j’ai pensé que ce ne serait pas une mauvaise idée de les renvoyer dans leurs propres villages pour y créer des monastères dépendant de celui-là.
Ceux d’entre vous qui sont arrivés plus tard ne peuvent pas se rendre compte de ce que c’était alors pour nous. Qui pourrait se rendre compte ? La pratique était d’une extrême rigueur. Patience et endurance, c’était ce qu’il y avait de plus important pour nous permettre de tenir. Personne ne se plaignait des conditions. Si on n’avait que du riz blanc à manger, personne ne se plaignait. On mangeait dans le silence complet, ne discutant jamais de la saveur de ce que nous mangions. Et en guise de boisson chaude, nous n’avions que le borapet.

Un des moines s’est un jour rendu en Thaïlande centrale où on lui a fait boire du café. Quelqu’un lui en a alors donné pour ramener ici. Nous avons donc bu une fois du café. Mais on n’avait pas de sucre à mettre dedans ! Personne ne s’est plaint. Où aurait-on trouvé du sucre de toutes manières ? Nous pouvons donc dire que nous avons bu du vrai café, sans sucre pour en adoucir la saveur. On dépendait des autres pour notre vie matérielle et l’on ne voulait pas poser de problème à ceux qui nous entretenaient. Aussi, on ne demandait rien à qui que ce soit. Et comme cela, on a continué à faire sans tout ce dont nous manquions et à supporter les conditions telles qu’elles étaient.

Un jour Monsieur Puang et Madame Daeng, deux de nos bienfaiteurs laïcs, sont venus pour recevoir l’ordination. Ils venaient de la ville et n’avaient jamais vécu comme nous, en se passant pratiquement de tout, en endurant des conditions de vie très dures, mangeant comme nous, pratiquant sous la conduite d’un Ajahn et accomplissant les devoirs prescrits par les règles de discipline. Mais ils avaient entendu dire que leur neveu vivait ici, alors ils étaient venus demander l’ordination. À peine ordonnés, voilà qu’un ami leur apporte café et sucre. Ils vivaient dans la forêt pour pratiquer la méditation, mais avaient l’habitude de se lever tôt le matin pour se faire un café au lait avant de faire quoi que ce soit d’autre. Ils ont donc rempli leur kutî de stocks de café et de sucre. Mais ici, on faisait les récitations et la méditation du matin, et aussitôt après, les moines se préparaient à aller faire leur collecte d’aumônes. Impossible, donc, de se faire un café auparavant. Au bout d’un moment, cela a commencé à faire son chemin. Monsieur Puang faisait les cent pas en se demandant comment se débrouiller. Il n’avait aucun endroit pour faire son café, personne ne venait le faire pour lui, il a donc fini par tout amener à la cuisine du monastère et il a tout laissé là.
Venir habiter ici, voir les réelles conditions de vie au monastère, le mode de vie du moine de la forêt, cela lui a vraiment fait un coup. C’était un homme âgé, qui était un de mes proches parents. Cette même année, il a renoncé à la vie religieuse. C’était bien mieux pour lui, car ses affaires n’étaient pas réglées.

Après cela, on a eu de la glace pour la première fois. On revoyait passer du sucre, de temps en temps. Madame Daeng était allée à Bangkok. Quand elle parlait de la manière dont on vivait ici, elle se mettait à pleurer. Qui n’a jamais vu les conditions de vie des moines de la forêt ne peut imaginer à quoi cela ressemble. Faire un seul repas par jour, c’est un progrès ou une régression ? Je ne sais pas trop…

Pendant la collecte d’aumônes, les gens faisaient habituellement des petits paquets pour la sauce de piment qu’ils mettaient dans nos bols avec le riz. Quoi que nous recevions, on rapportait tout, on partageait et l’on mangeait. Que nous ayons chacun reçu des aliments différents qu’on aimait spécialement, que la nourriture soit savoureuse ou non, jamais on n’en discutait. On mangeait simplement, pour se remplir le corps, c’est tout. C’était tout simple. Ni assiettes, ni bols. Tout allait dans le bol à aumônes.

Personne ne venait nous rendre visite. Le soir, chacun se rendait à son kutî pour pratiquer. Même les chiens ne supportaient pas de vivre ici. Les kutî étaient éloignés les uns des autres tout autant que de notre lieu d’assemblée. À la fin de la journée, quand tout ce qui était à faire était fait, on se séparait et chacun retournait à son kutî. Cela devait faire peur aux chiens de penser qu’ils n’auraient pas de gîte sûr. Alors ils suivaient les moines dans la forêt, mais quand les moines se retiraient dans leur kutî, les chiens se retrouvaient seuls et avaient peur. Alors, ils essayaient de suivre un autre moine, mais celui-là aussi finissait par disparaître dans son kutî. Donc, même les chiens ne pouvaient pas vivre ici. Telle était notre vie de pratique. Parfois je me disais : « Même un chien ne peut pas le supporter et pourtant, nous, nous vivons ici. ». Extrême, non ? Cela me rendait parfois songeur.

Tous ces obstacles… Nous avons vécu avec la fièvre, nous avons affronté la mort, mais nous avons survécu. Au-delà de la mort, nous avions à vivre dans des conditions difficiles, la mauvaise qualité de la nourriture par exemple. Mais ce n’a jamais été un souci. Quand je repense aux conditions de l’époque, que je les compare avec nos conditions de vie actuelles, il y a un monde !

Autrefois, ni bols, ni assiettes. Tout allait dans le bol à aumônes. Cela n’est plus envisageable aujourd’hui. Et donc si cent moines mangent, il faut cinq personnes après pour laver les plats. Parfois, ils sont encore en train de faire la vaisselle quand arrive l’heure de l’enseignement du Dhamma. Et cela crée des complications. Je ne vois pas trop comment on peut s’en sortir, et je vous laisse y réfléchir.
C’est insoluble. Celui qui aime se plaindre trouvera toujours prétexte à se plaindre, même si les conditions deviennent parfaites. Résultat, les moines développent un attachement terrible pour les goûts, les saveurs. Parfois, je les entends, par hasard, qui parlent de leurs pérégrinations d’ascètes : « Dis donc la nourriture est vraiment géniale là-bas ! Je suis allé faire tudong dans le Sud, sur la côte, et j’ai mangé des crevettes. J’ai mangé des gros poissons de mer. ».

Voilà de quoi ils parlent ! Quand l’esprit est prisonnier de ce genre de préoccupations, on est facilement submergé, attaché au désir de nourriture. Un esprit incontrôlé divague, s’attache aux vues, aux sons, aux odeurs, aux goûts, aux sensations physiques, aux idées, et la pratique du Dhamma devient difficile. De nos jours, c’est dur pour un Ajahn d’enseigner aux hommes comment suivre le bon chemin ; ils sont attachés aux goûts. C’est un peu comme élever un chien. Si vous lui donnez juste du riz, le chien devient fort et reste en bonne santé. Mais si vous lui mettez un bon curry par-dessus le riz pendant quelques jours, après cela, il ne regardera même plus le riz.

Les vues, les sons, les odeurs, les goûts sont les ennemis de la pratique du Dhamma. Ils peuvent faire bien des dégâts. Si aucun d’entre nous ne respecte l’usage des quatre règles imposées : le port du vêtement monastique, se nourrir uniquement du produit des aumônes, la règle sur le mode de logement et celle sur les médicaments, alors, la voie du Bouddha ne peut ni se développer, ni prospérer. Malgré les progrès matériels, malgré le degré de développement dans le monde, on voit bien que la confusion, les souffrances des êtres ne font que s’accroître en parallèle. Quand cela continue de cette manière, il devient, au bout d’un certain temps, quasi impossible de trouver une solution. C’est ce qu’il faut comprendre quand je dis que lorsqu’on va dans un monastère, on voit les moines, les kutî, mais qu’on ne voit pas le Buddhasâsana. Le Buddhasâsana est en déclin. Cela saute aux yeux.

Le sâsana, c’est-à-dire l’enseignement véritable et direct, celui qui apprend à être honnête et droit, à faire preuve de bonté bienveillante les uns pour les autres, s’est perdu. Le trouble et la détresse l’ont remplacé. Ceux qui ont vécu avec moi de longues années de pratique ont maintenu leur diligence. Mais après vingt-cinq années passées ici, je vois bien que la pratique s’est relâchée. Aujourd’hui, on n’ose plus aller jusqu’au bout de ses possibilités, pratiquer trop. On a peur. On a peur qu’il s’agisse d’automortification extrême. Autrefois, on s’y mettait. Simplement. Il arrivait aux moines de jeûner pendant plusieurs jours, voire une semaine. Ils voulaient voir leur esprit, le contrôler, le dompter : esprit récalcitrant, pan ! un coup de fouet.

L’esprit et le corps fonctionnent ensemble. Si on n’est pas encore très habile dans sa pratique, ou si le corps est trop gras, mal à l’aise, l’esprit est incontrôlable. Imaginez un incendie qui commence : si le vent souffle, le feu s’étend et toute la maison brûle. C’est comme cela. Autrefois, quand je parlais de manger peu, de dormir peu, de parler peu, les moines comprenaient et prenaient mes paroles à coeur. Mais aujourd’hui, ces mots ne trouvent plus grâce aux oreilles des pratiquants. « Nous pouvons trouver notre voie. Pourquoi faudrait-il souffrir, pratiquer de manière aussi austère ? C’est l’automortification la plus extrême ; ce n’est pas la voie du Bouddha. ». Dès qu’on tient ce genre de langage, on a des chances d’être approuvé. Ils ont faim…. Qu’est-ce que je peux leur dire ? Je continue à essayer de corriger leur attitude, mais c’est comme cela que les choses semblent s’orienter maintenant.

Alors, vous tous, je vous demande d’affermir votre esprit. Vous vous êtes rassemblés aujourd’hui, venant de différents monastères pour me rendre hommage parce que je suis votre Maître, pour vous réunir entre amis dans le Dhamma. Je vous propose donc quelques enseignements sur le chemin de la pratique.
La pratique du respect est le Dhamma suprême. Là où est le vrai respect est aussi l’harmonie, les hommes ne se battront pas, ne s’entretueront pas. Rendre hommage à un maître spirituel, à nos précepteurs et à nos enseignants nous est aussi cause de prospérité. Le Bouddha en a parlé comme étant un acte auspicieux.

Prenons pour exemple un homme de la ville. Il aime manger des champignons. Alors il se pose la question : « D’où viennent les champignons ? ». On lui dit que les champignons poussent dans la terre. Alors il prend un panier et s’en va dans la campagne, et il s’attend à trouver les champignons alignés sur le bord des routes, tout prêts à être cueillis. Il marche, marche, grimpe des collines, peine à travers champs et il ne voit pas le moindre champignon. Le villageois, lui, est déjà allé cueillir des champignons. Il sait où les trouver, il sait dans quelle partie de la forêt il doit se rendre. Mais l’homme de la ville n’a que son expérience de voir les champignons tout préparés dans son assiette. Il a entendu dire que les champignons poussent dans la terre, donc il se dit que cela doit être facile à trouver. Mais cela ne fonctionne pas ainsi.

Former l’esprit au samâdhi, c’est pareil. On imagine que ce sera facile. On s’assied, et voilà : les jambes, le dos sont douloureux, on se sent fatigué, on a trop chaud, cela gratte. Alors on commence à se décourager. Et l’on se dit qu’en fait, pratiquer le samâdhi, c’est aussi éloigné de nous que le ciel est éloigné de la terre. On ne sait pas quoi faire, et l’on est submergé par les difficultés. Mais, avec un peu d’entraînement, cela devient peu à peu plus facile.

Alors… vous qui venez ici pour pratiquer le samâdhi, vous trouvez cela difficile… Moi aussi, j’ai connu les difficultés, j’ai pratiqué sous la direction d’un Ajahn, et quand on méditait en position assise, j’ouvrais mes yeux pour regarder. « Ah, Ajahn est enfin disposé à s’arrêter ! ». Je refermais les yeux et essayais de tenir encore un peu. J’avais l’impression que cela allait me tuer ; je n’arrêtais pas d’ouvrir les yeux, mais lui avait l’air parfaitement à l’aise, assis là. Une heure, deux heures. Je souffrais le martyre, mais Ajahn ne bougeait pas. Alors, au bout d’un moment, j’ai fini par prendre peur. Je redoutais le moment de pratiquer samâdhi.

C’est dur la pratique de samâdhi, quand on débute. Tout est difficile quand on ne sait pas comment faire. C’est là l’obstacle. Mais l’expérience fait évoluer les choses. Ce qui est bon se développe et peut finalement venir à bout de ce qui n’est pas bon. En luttant, on tend à devenir timoré. C’est une réaction normale et nous en faisons tous l’expérience. Il est donc important de s’entraîner pendant un temps. C’est comme tailler un chemin à travers la forêt. D’abord, le travail est rude, quantité d’obstacles se dressent devant nous. Mais en y revenant encore et encore, on finit par dégager la voie. Au bout d’un certain temps, on a enlevé les branches et les souches, et le sol devient ferme et lisse à force d’être piétiné de manière incessante et répétée. Alors nous avons un bon chemin pour traverser la forêt.

C’est comme cela quand on forme l’esprit. En s’y tenant, l’esprit s’illumine. Un exemple. Nous autres, gens de la campagne, nous mangeons du riz et du poisson. Nous recevons l’enseignement du Dhamma, et l’on nous dit qu’il faut s’abstenir de faire du mal ; nous ne devons pas tuer d’êtres vivants. Alors que faire ? On est dans l’impasse. Le lieu où l’on fait son marché, pour nous, c’est le champ. Si les maîtres nous disent qu’il ne faut pas tuer, on n’aura rien à manger. Rien qu’un truc comme cela et l’on ne sait déjà plus quoi faire. Comment va-t-on se nourrir ? Pas de solution apparemment pour nous, les gens de la campagne. C’est dans notre champ et dans la forêt qu’on fait notre marché. On doit attraper et tuer des animaux pour manger.

J’ai essayé d’enseigner depuis des années comment se tirer de ce genre de dilemme. Voilà comment : les fermiers mangent du riz. La plupart des gens qui travaillent les champs cultivent du riz et le mangent. Et alors, un tailleur qui vit en ville… Il mange des machines à coudre ? Il mange du tissu ? Réfléchissez un peu. Vous êtes un paysan, donc vous mangez du riz. Imaginez que quelqu’un vous propose un autre travail. Vous allez refuser en disant : « Je ne peux pas, je n’aurai pas de riz à manger. » ?

Les allumettes que vous utilisez chez vous, c’est vous qui les fabriquez ? Non, vous ne savez pas faire des allumettes. Alors, comment se fait-il que vous ayez des allumettes ? Est-ce que seuls ceux qui savent fabriquer des allumettes ont l’usage des allumettes ? Et les bols que vous utilisez pour manger… Ici dans les villages, est-ce qu’il y a quelqu’un qui sache les faire. Est-ce qu’on en a dans les maisons Alors, d’où viennent-ils ? Il y a quantité de choses que nous ne savons pas faire nous-mêmes. Mais nous pouvons gagner de l’argent pour les acheter. C’est cela utiliser son intelligence pour trouver un moyen de s’en sortir.

Dans la méditation, c’est aussi ce qu’il faut faire. Trouver un moyen d’éviter les mauvaises actions et pratiquer ce qui est bien. Voyez le Bouddha et ses disciples. Ils ont été des êtres ordinaires à une époque, mais ils se sont perfectionnés pour progresser d’étape en étape, vers l’état de celui qui est entré dans le courant, et jusqu’à l’état d’arahâ. Ils y sont parvenus par l’entraînement, l’effort. La sagesse vient graduellement. Et apparaît le sens de ce qui est bien et de ce qui ne l’est pas.

J’ai autrefois enseigné à un sage. C’était un disciple laïc qui venait, les jours d’observance, pratiquer et prendre les préceptes. Mais il continuait à s’adonner à la pêche. J’ai essayé de le faire progresser dans l’enseignement, mais je n’arrivais pas à résoudre son problème. Il disait qu’il ne tuait pas les poissons, mais que c’était les poissons qui avalaient son hameçon.
J’ai insisté, enseignant encore et encore jusqu’à ce qu’il éprouve des remords à l’égard de ses actes. Il avait honte, mais il n’en continuait pas moins. Puis il a changé de mode de fonctionnement. Il lançait sa ligne, puis annonçait tout haut : « Que tout poisson dont le kamma qui le maintient en vie est arrivé à son terme, vienne mordre à mon hameçon. Si votre temps n’est pas encore venu, alors, ne mordez pas à l’hameçon. ». Il avait changé son excuse, mais les poissons continuaient à venir. À la fin, il s’est mis à les regarder lorsqu’ils avaient la gueule prise à l’hameçon, et la pitié l’a envahi. Mais il ne pouvait toujours pas prendre de décision. « Zut alors ! Je leur ai dit de ne pas mordre à l’hameçon si ce n’était pas le moment. Qu’est-ce que j’y peux s’ils viennent quand même ? » Alors il s’est dit : « C’est à cause de moi qu’ils meurent. ». Sans cesse il a ressassé cela, jusqu’à pouvoir enfin s’arrêter.
Mais alors, est arrivée l’affaire des grenouilles. Il ne pouvait supporter l’idée d’arrêter d’attraper des grenouilles pour les manger. « Ne faites pas cela. » l’ai-je imploré. « Regardez-les bien. D’accord, d’accord, vous ne pouvez pas vous empêcher de les tuer et je ne vous en empêche pas. Mais, je vous en prie, regardez les seulement avant de le faire. ». Alors, il a pris une grenouille et l’a regardée. La tête, les yeux, les pattes. « Mais… oh… elle me fait penser à mon gamin ! Elle a des bras, des jambes ; ses yeux sont ouverts, elle me regarde. » Il a été touché. Et pourtant, il continuait ; il regardait chacune de cette manière, et la tuait, sentant pourtant bien qu’il faisait quelque chose de mal. Sa femme le poussait, disant que s’il ne tuait pas de grenouilles, ils n’auraient rien à manger.
Finalement, c’est devenu insupportable. Il s’est alors mis à les capturer, mais sans leur casser les pattes comme avant, pour les empêcher de s’enfuir. Mais il n’arrivait pas encore à se décider à les laisser en paix. « Je m’en occupe, je les nourris ici, je les élève. Maintenant, si quelqu’un d’autre leur fait quelque chose, ce n’est pas mon problème. Je n’en sais rien. ». Mais bien sûr qu’il le savait ! Les autres les tuaient toujours pour les manger. Au bout d’un moment, il a bien dû le reconnaître. Alors, il s’est consolé : « Oh, j’ai quand même fait baisser mon mauvais kamma de 50 %. C’est quelqu’un d’autre qui les tue ! ».
Cette situation a fini par le rendre fou. Et pourtant, il ne pouvait pas s’en empêcher. Il continuait à avoir des grenouilles chez lui. Il ne leur cassait plus les pattes, c’était sa femme qui le faisait. « C’est ma faute ! Même si ce n’est pas moi qui accomplis le geste, ceux qui l’accomplissent le font à cause de moi. ». Il a fini par laisser tomber complètement, mais sa femme se plaignait : « Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Qu’est-ce qu’on va manger ? ».
Dilemme terrible ! Quand il allait au monastère, Ajahn le sermonnait sur ce qu’il devait faire. Quand il rentrait à la maison, c’était sa femme qui le sermonnait sur ce qu’il devait faire. Ajahn lui disait d’arrêter, sa femme lui disait de continuer. Alors, quoi ? Que de souffrances. Tous, nous, les êtres qui sommes nés dans ce monde, c’est notre lot de souffrir ainsi.
C’est finalement sa femme qui a dû céder. Ils ont donc arrêté de tuer des grenouilles. Il travaillait dans les champs, s’occupait de ses buffles. Il a pris l’habitude de relâcher poissons et grenouilles qu’il voyait captifs. Quand il voyait des poissons pris dans des filets, il les libérait. Un jour, il va chez des amis et voit des grenouilles dans un récipient. Il les libère. La femme de son ami va préparer le repas. Soulevant le couvercle du pot, elle constate qu’il n’y a plus de grenouilles. Elle se doute de ce qui est passé. « C’est le type au coeur porté vers les actions méritoires. ».
Elle se débrouille pour attraper une grenouille et prépare de la pâte de piment avec. Ils s’installent pour manger et au moment où il va tremper son riz dans le piment, elle l’arrête : « Hé, le grand méritant ! Tu ne devrais pas manger de cela, c’est du piment à la grenouille ! ».
Là c’était trop. Quel lot de souffrances. Le simple fait de vivre et de tenter de se nourrir. En y réfléchissant bien, il ne voyait pas d’issue. Il était déjà âgé, alors il a décidé de se faire moine.

Il a préparé sa tenue d’ordination, s’est rasé le crâne, et est entré dans la maison. Quand sa femme l’a vu, le crâne rasé, elle s’est mise à pleurer. Il a plaidé : « Depuis ma naissance, je n’ai jamais eu l’occasion de recevoir l’ordination. Je t’en supplie, donne-moi ton accord et ta bénédiction. Je veux recevoir l’ordination. Ce sera temporaire, je reviendrai à l’état laïc et je reviendrai à la maison. ». Alors, sa femme a accepté.
Il a reçu l’ordination dans un monastère local et, après la cérémonie, a demandé à son précepteur ce qu’il devait faire. Le précepteur lui a répondu : « Si tu veux vraiment faire les choses sérieusement, il faut que tu ailles pratiquer la méditation. Suis un maître. Ne reste pas près des maisons. »

Il a compris ce que cela voulait dire et il a suivi ce conseil. Il a passé la nuit dans le temple et, au matin, a pris congé en demandant où il pourrait trouver Ajahn Tongrat. Il n’était qu’un moine frais émoulu, à peine capable de draper son vêtement correctement. Son bol accroché à l’épaule, il s’est mis en route. Et il a trouvé le chemin qui l’a mené à Ajahn Tongrat.
« Tahn Ajahn, je n’ai pas d’autre but dans la vie. Je veux vous offrir mon corps et ma vie. »
Ajahn Tongrat a répondu : « Très bien. Mérites en vue ! Tu as failli me rater, j’allais partir. Allez, fais tes prosternations, et assieds toi ensuite ici. »
Le nouveau moine a demandé : « Maintenant que je suis ordonné, qu’est-ce que je dois faire ? »
Il se trouve qu’ils étaient assis à côté d’une vieille souche d’arbre. Ajahn Tongrat a pointé le doigt vers la souche et dit : « Fais toi semblable à cette souche d’arbre. Ne fais rien d’autre. Contentes-toi de te modeler sur cette souche. ». C’est comme cela qu’il lui a enseigné la méditation.
Ajahn Tongrat est parti, et le nouveau moine est resté sur place, méditant sur ses paroles. « Ajahn m’a dit de me faire pareil à une souche d’arbre. Qu’est-ce que je suis donc censé faire ? ».
Il y pensait sans cesse, en marchant, assis ou couché pour dormir. Il a d’abord envisagé la souche comme une graine, qui grandit pour devenir un arbre, grandit encore, vieillit, puis est abattu et ne laisse plus que la souche. Maintenant que ce n’est plus qu’une souche, il ne va plus grandir et plus rien ne refleurira dessus. Il ressassait ces réflexions sans cesse dans son esprit. Encore et encore. C’est devenu l’objet de sa méditation. Puis il a élargi cela à tous les phénomènes et a pu l’intérioriser et l’appliquer à lui-même : « Au bout d’un certain temps, je serai probablement semblable à cette souche, une chose inutile. ».
Prendre conscience de ce fait a affermi en lui la détermination de ne pas revenir à l’état laïc. Je l’ai rencontré un peu plus tard et lui ai demandé : « Ta femme vit toujours ?
- Sais pas ! Pas la moindre nouvelle. ».
(Note : ce passage peut, lui aussi, paraître un peu dur et nécessite une explication pour le lecteur non averti. Dans la Thaïlande rurale, il n’est pas exceptionnel qu’un homme ou une femme, arrivé à un certain âge, décide de quitter la vie de famille pour passer ses dernières années sous le vêtement monastique. Dans les villages, celui qui reste est alors au centre d’une sorte de famille élargie.)
À ce stade, sa décision était définitive. Les conditions avaient été réunies pour l’amener là. Quand l’esprit en est là, rien ne peut l’arrêter.

Nous sommes tous dans la même galère. Pensez-y, je vous le demande, et essayez d’appliquer cela dans votre pratique. La vie sous forme humaine est pleine de difficultés. Et cela n’a pas seulement été difficile jusqu’à maintenant. Il y aura encore des difficultés dans le futur. Le jeune grandit, et devient adulte. L’adulte vieillit. Le vieillard tombe malade. Le malade meurt. Encore et encore, ce cycle sans fin de transformations se poursuit éternellement.

Le Bouddha nous a donc enseigné à méditer. Dans la méditation, il nous faut d’abord pratiquer le samâdhi, ce qui veut dire, calmer, apaiser l’esprit. C’est comme l’eau dans un étang. Si on n’arrête pas d’y verser quelque chose et de remuer, l’eau sera toujours boueuse et trouble. Si on laisse l’esprit penser, s’inquiéter, on ne pourra jamais rien voir clairement.
Mais si nous laissons l’eau du bassin se déposer et se calmer, alors nous pourrons voir s’y refléter plein de choses. Quand l’esprit est calme et apaisé, la sagesse peut voir les choses. La lumière éclatante de la sagesse surpasse toutes les autres lumières.
Quels ont été les conseils du Bouddha sur la pratique ? Il a enseigné la pratique de la terre, de l’eau, du feu, de l’air.
Pratiquer en se basant sur les choses les plus simples, ce dont nous sommes constitués : l’élément solide de la terre, l’élément liquide de l’eau, l’élément chaud du feu, l’élément mouvant de l’air.
Si on creuse la terre, cela ne la dérange pas. Elle peut être retournée à la pelle, cultivée, arrosée. On peut y enterrer des trucs pourris. Cela la laisse indifférente. L’eau peut être bouillie ou gelée, elle peut être utilisée pour laver quelque chose de sale. Elle n’en est pas affectée. Le feu peut brûler de belles choses parfumées, comme d’horribles choses puantes, peu lui importe. Et quand le vent souffle, il passe indifféremment sur toutes sortes de choses, fraîches ou pourries, belles ou moches.

Le Bouddha s’est servi de l’analogie. Ce composé que nous sommes n’est guère qu’une combinaison des éléments terre, eau, feu et air. Essayez toujours de chercher là-dedans une vraie personne, vous ne trouverez pas ! Il n’y a que cette combinaison d’éléments. Mais, de toutes nos vies, jamais l’idée ne nous est venue de séparer les choses de cette manière pour voir ce qui est réellement là. Nous avons simplement pensé : « Ceci est moi, ceci est mien. », nous avons toujours perçu les choses en termes de « moi » sans jamais voir les éléments terre, eau, feu, air. Mais c’est ainsi qu’enseigne le Bouddha. Il parle des quatre éléments, et nous presse de voir que c’est ainsi que nous sommes constitués.

Il y a la terre, l’eau, le feu, l’air et pas de personne. Contemplez ces éléments, et vous verrez qu’il n’y a pas d’individu. Juste terre, eau, feu, air.
Cela va loin, non ? Tout cela est bien dissimulé. Mais si on y regarde bien, on voit. Nous avons l’habitude de percevoir les choses en termes de moi et autre, sans arrêt ainsi. Là, notre méditation ne va pas encore bien loin. Nous ne touchons pas à la réalité et n’allons pas au-delà des apparences ; nous restons prisonniers des conventions de ce monde, ce qui veut dire rester dans le cycle des transformations ; posséder et perdre, mourir et renaître, renaître et mourir, souffrir au coeur de la confusion. Tout ce que nous souhaitons, tout ce à quoi nous aspirons ne fonctionne jamais vraiment comme nous le voulons, parce que nous voyons les choses d’une manière erronée. C’est ainsi que sont les attachements qui nous retiennent. Nous sommes encore loin, bien loin du vrai chemin du Dhamma.

Alors, je vous le demande. Mettez vous à l’oeuvre dès maintenant. Ne commencez pas à dire « Quand je serai vieux, j’irai au monastère. ». Qu’est-ce que cela veut dire « vieillir » ? Les jeunes vieillissent autant que les vieux. De l’instant où ils sont nés, ils ont commencé à vieillir. On se plait à dire « Quand je serai vieux, quand je serai vieux… » Hé, les jeunes ! Mais vous êtes vieux. Vous êtes plus vieux maintenant que vous n’étiez il y a un instant. C’est cela vieillir. Tous autant que vous êtes, voyez bien cela. Tous, nous avons ce fardeau à porter. C’est le lot de chacun d’entre nous. Pensez à vos parents, vos grands parents. Ils sont nés, ils ont vieilli et finalement ils sont morts. Et maintenant, qui sait où ils se trouvent ?

Alors le Bouddha voulait que nous cherchions le Dhamma. C’est cela la connaissance la plus importante. Toute forme de connaissance ou d’étude qui n’est pas en accord avec la voie bouddhique est un enseignement qui implique dukkha. Notre pratique du Dhamma devrait nous permettre de dépasser la souffrance. Du moins, nous devrions être en mesure de la transcender un peu. Si, par exemple, quelqu’un nous parle avec dureté et que nous ne nous mettons pas en colère, cela veut dire que nous avons passé outre la souffrance. Si nous nous mettons en colère, nous ne l’avons pas encore dépassée.

Si quelqu’un nous parle avec dureté et que nous nous référons au Dhamma, nous verrons juste des mottes de terre. Ça va ! Il me critique ? Bah, il ne critique jamais qu’une motte de terre ! Une motte de terre qui en critique une autre ! L’eau critique l’eau, l’air critique l’air, le feu critique le feu…
Mais si nous voyons réellement les choses de cette manière, les autres vont nous prendre pour des fous. « Il se fout de tout. Il n’a pas de sentiments. ». Quelqu’un meurt et nous ne sommes pas perturbés, nous ne pleurons pas. On nous traitera de fous encore une fois. Où nous situer ? J’y viens. Nous devons pratiquer dans le but de réaliser pour nous-mêmes. Dépasser la souffrance ne dépend pas de l’opinion que les autres ont de nous, mais de notre propre état d’esprit. Qu’importe le qu’en dira-t-on. C’est pour nous que nous expérimentons la vérité. Alors, nous serons en paix avec nous-mêmes.

Mais, en général, on ne va pas aussi loin. Les jeunes vont au monastère, une fois, deux fois. Puis, ils rentrent chez eux, et leurs amis se moquent d’eux : « Hé, Dhamma dhammo… ». Alors ils se sentent ridicules et ils n’ont plus trop envie de revenir au monastère. Quelques-uns m’ont dit qu’ils étaient venus écouter des enseignements et en avait tiré un certain profit, avaient arrêté de boire et de glander. Mais leurs amis se foutaient d’eux, les ridiculisaient. « Ouais, tu vas au monastère, et maintenant tu ne veux plus sortir avec nous pour boire un coup ? Alors, qu’est-ce qui ne va pas ? ». Et eux, embarrassés, finissent par se laisser reprendre par leurs vieux démons. C’est dur de tenir dans ces conditions.

Alors, plutôt que de viser trop haut, mettez déjà en pratique la patience et l’endurance. Mettre en pratique patience et retenue au sein de la famille, c’est déjà pas mal du tout. Ne vous querellez pas, ne vous battez pas si vous pouvez, et vous avez déjà transcendé la souffrance pour le moment, et c’est bien. Quoi qu’il arrive, pensez au Dhamma. Pensez à ce que vos maîtres spirituels vous ont enseigné : lâcher prise, la retenue, mettre les choses à plat. C’est de cette manière qu’ils vous ont appris à vous battre pour résoudre vos problèmes. Le Dhamma que vous êtes venus écouter, c’est ce qu’il faut pour résoudre vos problèmes.
Mais de quels problèmes est-il question ? Voyons du côté de la famille. Est-ce que vous n’auriez pas des problèmes de ce côté-là ? Avec les enfants, des problèmes conjugaux, avec les amis au travail ? Autre chose encore ?

Tout cela vous donne bien des maux de tête, non ? C’est cela les problèmes dont nous parlons ici. Les enseignements vous apprennent à résoudre les problèmes de la vie quotidienne à l’aide du Dhamma.
Nous sommes nés hommes. Il est possible de vivre avec l’esprit heureux. Nous accomplissons notre travail selon nos responsabilités. Si les choses deviennent difficiles, pratiquons l’endurance. Gagner sa vie de manière correcte, c’est une manière de pratiquer le Dhamma : c’est la pratique de la vie éthique. Vivre ainsi, heureux et harmonieusement, c’est déjà très bien.
Et pourtant, bien souvent, on prend des revers. Tâchons d’éviter cela. On vient au monastère un jour d’observance, on prend les préceptes, et puis on rentre à la maison et l’on commence à se bagarrer. Cela c’est un recul grave. Vous m’entendez ? C’est une faute ! Cela veut dire que vous n’avez pas retenu la moindre miette du Dhamma. Et vous n’en tirerez rien de bon. Comprenez le bien.

Assez pour aujourd’hui.

 

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Question réponses avec Walpola Rahula

Question réponses avec Walpola Rahula dans Questions/Réponses chronik20e04

Quelle est votre impression sur le développement du bouddhisme en Occident?

 

Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu beaucoup de bouddhistes, même dans des pays traditionnellement bouddhistes, comme l’Inde ou le Sri Lanka. Pas même en Inde, du temps du Bouddha, parmi ses disciples, dont beaucoup n’avaient pas compris son enseignement. Aujourd’hui, c’est la même chose. On ne peut pas avoir la compréhension d’une vérité par une technique. La pratique n’est pas suffisante pour atteindre la réalisation. Dans les textes bouddhiques, il est question d’un homme qui n’avait encore jamais rencontré le Bouddha, n’avait donc jamais pratiqué. Il l’écouta et comprit la réalité.

 

Mais que pensez-vous des moyens enseignés pour guider vers cette réalisation, comme vipassana ou samatha ? Il s’agit bien de techniques qui incorporent des postures physiques et des exercices mentaux…

 

Tout cela est surtout intéressant pour les gens qui ne peuvent pas faire autrement !

 

Alors, quelle voie conseillez-vous ?

 

Aucune. Si vous conseillez une voie, une technique, c’est fini. Dans la méditation vipassana, il n’y a pas de technique. Vous êtes conscient de toutes vos actions. Non pas une heure ou deux, mais toute la vie, en toute circonstance.

 

Ma question était aussi de savoir s’il y avait une différence de compréhension entre les Orientaux et les Occidentaux.

 

Il n’ y en a aucune. Dans l’enseignement du Bouddha, les soutras, les tantras… Pas les tantras, Tout est venu après le Bouddha. Tous les « yanas » : Vajrayana, Mahayana, Hinayana, Theravada, etc., sont postérieurs au Bouddha. Ils ont été développés par les maîtres bouddhistes, comme les pères de l’Eglise l’ont fait pour le christianisme. Non sans erreur par rapport à l’enseignement originel.

 

Votre réponse laisserait penser que tous ceux qui s’engagent dans une pratique bouddhiste sont dans l’erreur…

 

L’erreur est de s’attacher à la forme. Si vous avez la vérité dans votre main, c’est fini. Je pense que cela renvoie à l’essence de la vérité. La vérité n’est pas quelque chose que l’on peut trouver. Elle n’est pas exprimable par le langage.

 

Pourtant, il faut des étapes pour conduire la conscience à cette réalisation…

 

Quelles vies, quelles étapes ? Le Bouddha l’a dit : il n’y a pas de chemin. Un brahmane avait une fille très belle et il vint proposer au Bouddha de l’épouser. Celui-ci refusa, déclarant qu’il ne voudrait pas même lui toucher le pied. Le brahmane lui demanda alors par quel moyen il avait obtenu ce degré de compréhension. Il a dit: non par une pratique ni par quelque manière ou chose, mais sans ces choses. C’est-à-dire: vous pratiquez, mais vous n’êtes pas esclave de la pratique.

 

Que pensez-vous de l’ego et des émotions perturbatrices? Si la personne n’est pas guidée correctement, comment peut-elle atteindre la réalisation?

 

Dans le bouddhisme, ce n’est pas la connaissance ni la mémoire qui comptent, mais la compréhension et non pas celle qui repose sur la mémoire. La connaissance du Dharma, c’est la mémoire, et ce n’est rien du tout. Ce n’est qu’un processus. La compréhension de la vérité n’est pas mémoire. On ne peut pas oublier la vérité et, dans la vérité, il n’y a rien à se souvenir. Après son Ilumination, le Bouddha a insisté là-dessus : il y a la vision, c’est tout. Si vous voyez une fleur, vous la voyez, c’est tout. Il n’y a là rien de mauvais. Mais tout vient après, quand vous réfléchissez sur cela.

 

Les techniques du Vajrayana qui me sont un peu plus familières, amènent la conscience actuelle dans un état de non-saisie de l’expérience. Certains maîtres enseignent ces techniques pour faire comprendre cette vérité où rien n’est ajouté.

 

Il s’agit bien, alors, d’un chemin. Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui veulent atteindre cette vérité?

 

Il n’y a pas de conseil à donner, sinon, c’est le chemin.

 

Les enseignants du Dharma vont bientôt se réunir à Karma-Ling pour envisager les différentes formes que prend le bouddhisme en Occident. Ce sujet préoccupe beaucoup les personnes engagées dans le Dharma…

 

Cette situation n’est pas nouvelle. Dans le passé, des concertations ont déjà cu lieu entre des grands bodhisattvas, des sravakas et des pratiekas bouddhas, etc. Ils ont débattu de ce qu’est la réalité. Si je me rappelle bien, il y a trente-deux définitions., Chacun a donné la sienne. A la fin, pour conclure, le grand bodhisattva a répondu par un grand silence car, dès qu’il y a des mots, il y a dualité. C’est une très belle histoire !

 

Le développement du bouddhisme en Asie a été très lent. En Occident, actuellement, ce processus est très rapide. D’où le questionnement des enseignants du Dharma: que faut-il faire et ne pas faire? Quelles erreurs éviter? A vous entendre, toutes les possibilités sont offertes…

 

En Occident, le bouddhisme n’est pas encore établi. Je parle de l’aspect institutionnel, non de la vérité. Ici, les aspects matériels et techniques sont très développés, mais pas la connaissance de l’esprit. Votre grand philosophe Descartes a dit: « Je pense, donc, je suis. » Cette proposition n’est pas logique. Selon le bouddhisme, il n’y a pas de moi ni de pensée, il y a seulement action, mais personne derrière. L’eau coule, mais il n’y a personne qui fait couler l’eau.



Les 4 nobles vérités

Une poignée de feuilles

Un jour, alors qu’il résidait à Kosambi dans une forêt de simsapas, le Bienheureux, ramassa une poignée de feuilles. Il demanda alors aux Bhikkhus :
« Selon vous Bhikkhus, les feuilles que je tiens dans la main sont-elles plus nombreuses que celles des arbres de ces bois ?
- Les feuilles que le Bienheureux a ramassées ne sont qu’une poignée, Seigneur; celles des arbres sont bien plus nombreuses.
- Ainsi Bhikkhus, il en est de même pour les connaissances que j’ai accumulées au cours de mon expérience, qui sont bien plus nombreuses que les choses que je vous ai enseignées, dont le nombre est restreint.

Pourquoi ai-je omis de vous parler de tant de choses ? Parce que ces connaissances ne sont pas source de développement, de progrès dans la Vie Sainte et parce qu’elles ne conduisent pas à l’extinction de la passion, à sa diminution, à la cessation, à la sérénité, à la compréhension directe, à l’éveil, Nibbana. Voilà pourquoi je ne vous en ai pas parlé. Et que vous ai-je enseigné ?

  • Ceci est la souffrance
  • Ceci est l’origine de la souffrance
  • Ceci est la cessation de la souffrance
  • Ceci est la voie qui mène à la cessation de la souffrance.

Voilà ce que je vous ai enseigné. Pourquoi vous l’ai-je enseigné ? Parce que cet enseignement est source de développement, de progrès dans la Vie Sainte et parce qu’il mène à l’extinction de la passion, à sa diminution, à sa cessation, au repos, à la compréhension directe, à l’éveil, Nibbana.

Ainsi Bhikkhus, que votre tâche soit comme suit :

  • Ceci est la souffrance
  • Ceci est l’origine de la souffrance
  • Ceci est la cessation de la souffrance
  • Ceci est la voie qui mène à la cessation de la souffrance ».

[ SAMYUTTA NIKAYA - LVI 31 ]


PREFACE

Ce livret a été élaboré et édité à partir de discours donnés par le Vénérable Ajahn Sumedho à propos de l’enseignement central du Bouddha, à savoir que la souffrance de l’humanité peut être vaincue à l’aide de moyens spirituels. L’enseignement est transmis à travers les Quatre Nobles Vérités du Bouddha, exposées pour la première fois en 528 avant J.C. dans le Parc aux Cerfs à Sarnath, près de Varanasi, et a perduré depuis dans le monde Bouddhiste.

Les 4 nobles vérités dans Enseignements sumedhoLe Vénérable Ajahn Sumedho est un bhikkhu (moine mendiant) de la tradition du Bouddhisme Theravada. Son ordination eut lieu en Thaïlande en 1966, où il fut instruit pendant dix ans. Il est à présent l’Abbé du Centre Bouddhiste d’Amaravati ainsi que l’enseignant et le guide spirituel tant de nombreux moines et nonnes Bouddhistes que de laïcs.

Ce livret a été mis à disposition grâce à l’engagement de nombreuses personnes pour le bien d’autrui.

Notes sur le texte :
Le premier exposé des Quatre Nobles Vérités était un discours (sutta) appelé Dhammacakkappavattana Sutta – littéralement « le discours qui met le véhicule de l’enseignement en mouvement ». Des extraits de celui-ci sont rapportés en tête de chapitre de chacune des Quatre Vérités. La référence cotée est celle de la section du livre des écritures où le discours peut être trouvé. Cependant, le thème des Quatre Nobles Vérités se retrouve de nombreuses fois, par exemple dans la cotation qui apparaît au début de l’introduction.


INTRODUCTION

 

Que nous devions, toi et moi, voyager et peiner au cours de ce long périple, provient de notre incapacité à découvrir, pénétrer quatre vérités. Quelles sont-elles ? Ce sont :

- La Noble Vérité de la Souffrance
- La Noble Vérité de l’Origine de la Souffrance
- La Noble Vérité de la Cessation de la Souffrance
- La Noble Vérité de la Voie qui mène à la Cessation de la Souffrance.
[ DIGHA NIKAYA - SUTTA 16 ]

Le Dhammacakkappavattana Sutta, l’Enseignement du Bouddha sur les quatre Nobles Vérités, a été la référence principale que j’ai utilisée pour ma pratique depuis des années. C’est cet enseignement que nous utilisions dans notre monastère en Thaïlande. L’école du bouddhisme theravada considère ce Sutta comme la quintessence de l’enseignement du Bouddha. Il contient tout ce qui est nécessaire à la compréhension du Dhamma et à la réalisation de l’éveil.

Bien que le Dhammacakkappavattana Sutta soit considéré comme le premier enseignement transmis par le Bouddha après son illumination, il me plaît d’imaginer quelquefois que son premier sermon fut donné à un ascète qu’il croisa sur le chemin de Varanasi. Après son éveil à Bodh Gaya, le Bouddha estima cet enseignement trop subtil pour lui permettre d’exprimer sa découverte par les mots et décida qu’il s’abstiendrait donc d’enseigner, se contentant de rester assis sous l’arbre Bodhi pour le restant de ses jours.

En ce qui me concerne, je trouve très séduisante cette idée de se retirer dans la solitude et de ne plus avoir à être confronté aux problèmes de la société. Cependant, alors que le Bouddha entretenait de telles pensées, Brahma Sahampati, le dieu créateur dans la mythologie de l’hindouisme, lui apparut et réussit à le convaincre de se mettre en route pour enseigner. Brahma Sahampati fut en mesure de persuader le Bouddha qu’il existait des individus capables de comprendre, des gens n’ayant que peu de poussière dans les yeux. L’enseignement du Bouddha était donc dirigé vers ceux dont la vue est peu obscurcie. Je suis convaincu qu’il n’imaginait pas le voir devenir un mouvement religieux suivi par les foules.

Après la visite de Brahma Sahampati, le Bouddha faisait route de Bodh Gaya vers Varanasi, quand il rencontra un ascète qui fut impressionné par son apparence rayonnante. L’ascète l’interrogea sur ce qu’il avait découvert, ce à quoi le Bouddha répondit : « Je suis celui qui est parfaitement éveillé, l’Arahant, le Bouddha ! ».

J’aime à penser que ce fut là son premier sermon. Ce fut un échec, car son interlocuteur pensa que le Bouddha perdait l’esprit et tombait dans l’orgueil par excès de pratique. Je suis persuadé que nous réagirions de la même façon si quelqu’un nous disait une chose pareille. Quelle serait votre réaction si je vous affirmais : « Je suis parfaitement éveillé » ?

En fait, le discours du Bouddha était un enseignement juste, très précis. C’était l’enseignement parfait, mais nous ne sommes pas capables de le comprendre, car nous avons tendance à l’interpréter de travers et à penser que cette affirmation émane d’un ego : les gens interprètent toute chose du point de vue de leur propre ego. Bien qu’elle puisse sembler une affirmation égotiste, la déclaration « Je suis celui qui est parfaitement éveillé » n’est-elle pas, en fait, purement transcendante ? Ce discours « Je suis le Bouddha, celui qui est parfaitement éveillé », est intéressant à contempler, car il utilise les mots « je suis » avec des attributs en termes de réalisations, de réussites superlatives. En tout cas, ce premier enseignement du Bouddha n’eut guère de résultats. Son interlocuteur ne fut pas en mesure de le comprendre et passa son chemin.

Plus tard, le Bouddha retrouva ses cinq anciens compagnons dans le Parc aux Cerfs à Varanasi. Tous les cinq étaient très sincèrement dédiés à un ascétisme des plus stricts. Ils avaient été auparavant déçus par le Bouddha, car ils avaient cru le voir perdre toute sincérité dans sa recherche. En fait, avant qu’il ne réalise l’éveil, le Bouddha était arrivé à la conclusion qu’un ascétisme rigoureux ne pouvait conduire d’aucune manière à un état de libération. En conséquence, il avait cessé ces pratiques extrêmes et ses cinq amis avaient pensé qu’il n’était plus sérieux. Peut-être l’avaient-ils vu manger du riz au lait, ce qui reviendrait aujourd’hui à consommer une glace. Si, en tant qu’ascète, vous surpreniez un moine à déguster une glace, vous ne le prendriez probablement plus au sérieux, car vous estimez que les moines doivent se nourrir de soupe aux orties ! Si vous êtes convaincu des vertus de l’ascétisme et que vous me voyez savourer une coupe de glace, vous n’aurez plus confiance en Ajahn Sumedho. C’est la façon dont fonctionne l’esprit humain : nous avons tendance à admirer les actes héroïques de mortification et de renoncement. Ayant perdu leur foi en lui, ses cinq amis ou disciples avaient délaissé le Bouddha. Celui-ci avait alors commencé, sous l’arbre Bodhi, une période de méditation qui culmina par sa libération.

Donc, quand ils rencontrèrent à nouveau le Bouddha dans le Parc aux Cerfs, à Varanasi, les cinq ascètes pensèrent tout d’abord : « Nous le connaissons bien celui-là, ça ne vaut pas la peine de nous en occuper ». Mais comme le Bouddha approchait, ils sentirent tous en lui quelque chose de spécial. Ils se levèrent pour lui faire une place afin qu’il puisse s’asseoir. Le Bouddha offrit alors son sermon sur les Quatre Nobles Vérités.

Cette fois-ci, au lieu de dire : « Je suis celui qui est parfaitement illuminé », il proclama : « Il y a la souffrance. Il y a l’origine de la souffrance. Il y a la cessation de la souffrance. Il y a la voie qui mène à la cessation de la souffrance ». Présenté de cette façon, son enseignement ne requiert ni accord ni rejet. S’il avait dit : « Je suis celui qui est complètement éveillé », nous serions obligés d’être d’accord ou de ne pas l’être – ou bien de rester tout simplement perplexes. Nous ne saurions pas très bien comment interpréter cette affirmation. Par contre, en déclarant « Il y a la souffrance, il y a une origine, il y a une fin et il y a une voie qui mène à la fin de la souffrance », il nous a offert matière à réflexion : qu’est-ce qu’il veut dire par là ? Que veut-il dire par « souffrance, sa cause, sa cessation » et « la voie » ?

En conséquence, nous commençons à contempler cela, à y réfléchir. Quant à la déclaration « Je suis celui qui est parfaitement éveillé », nous aurions tôt fait de la contester : « Est-il réellement libéré ?… Non, je ne le crois pas. » Nous ne ferions qu’argumenter ; nous ne sommes pas prêts pour un enseignement si direct. De toute évidence, le premier sermon du Bouddha était adressé à quelqu’un qui avait encore trop de poussière dans les yeux et ce fut un échec. Mais, à la seconde occasion, il présenta l’enseignement des Quatre Nobles Vérités.

Les Quatre Nobles Vérités sont donc les suivantes : il y a la souffrance, il y a une cause, une origine à la souffrance, il y a une fin à la souffrance et il y a une issue à la souffrance qui est le Noble Chemin Octuple. Chacune de ces vérités possède trois aspects, donc au total douze révélations. Dans l’école Theravada, un Arahant, un être perfectionné, est quelqu’un qui a vu clairement les Quatre Nobles Vérités ainsi que leurs trois aspects, c’est-à-dire les douze révélations. Le mot « Arahant » décrit un être humain qui comprend la vérité, en particulier au sujet de l’enseignement des Quatre Nobles Vérités.

« Il y a la souffrance » constitue le premier aspect de la Première Noble Vérité. Quel est-il ? Il n’est pas utile de compliquer les choses : il s’agit simplement du fait de reconnaître que « Ceci est souffrance, dukkha ». C’est une déclaration fondamentale. Une personne ignorante pense : « Je souffre, je ne veux pas souffrir. Je médite et prends part à des retraites pour ne plus souffrir, mais je continue à souffrir et je ne veux pas souffrir… Comment faire pour échapper à la souffrance ? Que puis-je faire pour m’en débarrasser ? ». Mais ceci n’est pas la Première Noble Vérité qui ne dit pas « Je souffre et je veux que ça s’arrête », mais « Il y a la souffrance » : c’est cela, la révélation.

Dès lors, vous considérez la douleur ou l’angoisse que vous ressentez non plus comme étant « la mienne, celle qui m’appartient », mais plutôt en tant que matière à réflexion : « Ceci est souffrance, dukkha ». Cette perspective est l’attitude de réflexion du Bouddha observant le Dhamma. La révélation est simplement : admettre la présence de la souffrance sans en faire une question personnelle. Ceci est une communication importante : considérer simplement l’angoisse mentale ou la douleur physique et la voir en termes de dukkha plutôt qu’en termes de misère personnelle, la voir simplement comme étant dukkha et ne pas réagir selon son habitude.

La seconde perspective de la Première Noble Vérité est : « La souffrance doit être comprise ». La deuxième révélation ou facette de chacune des Quatre Nobles Vérités contient le mot « doit » : « Cela doit être compris ». Ce second aspect est donc que dukkha représente quelque chose qu’il s’agit de comprendre. Il faut comprendre dukkha et non simplement essayer de s’en débarrasser.

On pourrait considérer le mot « comprendre » comme « prendre avec soi ». C’est un mot assez banal, mais qui, en Pali, possède un sens plus fort comme « accepter véritablement la souffrance », l’embrasser totalement plutôt que de simplement y réagir. Quelle que soit sa forme, physique ou mentale, nous avons tendance à seulement répondre à la douleur, mais, en usant de compréhension, nous pouvons vraiment observer la souffrance, l’accepter, la saisir et l’embrasser véritablement. Voilà donc la seconde révélation : nous devons « comprendre » la souffrance.

Le troisième aspect de la Première Noble Vérité est : « La souffrance a été comprise ». Quand vous avez vraiment pratiqué avec la souffrance – en l’observant, en l’acceptant et en arrivant ainsi à une compréhension profonde de sa nature – vous abordez la troisième facette : « La souffrance a été comprise », ou « dukkha a été comprise ». Les trois aspects de la Première Noble Vérité sont donc : « Il y a dukkha, dukkha doit être comprise et dukkha a été comprise! ».

Ceci est le schéma pour les trois aspects de chaque Noble Vérité. Il y a d’abord le diagnostic, puis la prescription et ensuite le résultat de la pratique. On peut également utiliser les termes palis : « pariyatti », « patipatti » et « pativedha ». « Pariyatti » est le diagnostic, la théorie ou la déclaration « Il y a souffrance », « patipatti » décrit la prescription, la pratique, l’action même de pratiquer avec la souffrance et « pativedha » est le résultat de la pratique. C’est ce qu’on peut appeler un modèle de réflexion ; en l’appliquant, vous développez votre capacité mentale à réfléchir, à contempler avec sagesse. L’esprit du Bouddha est un esprit réfléchissant, qui voit les choses telles qu’elles sont.

Les Quatre Nobles Vérités sont à utiliser pour notre développement. Nous pouvons les appliquer aux situations banales de notre vie, à nos inclinations et obsessions ordinaires. A l’aide de ces vérités, nous pouvons analyser, étudier nos attachements, ce qui conduit aux révélations successives. En utilisant la Troisième Noble Vérité, nous sommes en mesure de réaliser la cessation, la fin de la souffrance et de mettre en pratique le Noble Chemin Octuple de manière à développer la compréhension. Lorsqu’un disciple a totalement développé la Voie, celui-ci est alors un Arahant, il a atteint le but. Bien que cela puisse sembler compliqué – quatre vérités, trois aspects, douze révélations – c’est en fait plutôt simple. C’est un outil pour nous aider à comprendre la souffrance et l’absence de souffrance.

Dans les pays bouddhistes, ceux qui utilisent les Quatre Nobles Vérités ne sont plus très nombreux, même en Thaïlande. Beaucoup de gens disent : « Ah oui, les Quatre Nobles Vérités !… c’est pour les débutants ! » Ils utilisent alors toutes sortes de techniques de méditations Vipassana et deviennent obsédés par les étapes successives avant d’en arriver aux Nobles Vérités. Je trouve cela tout à fait étrange que, dans les pays bouddhistes, un enseignement aussi profond ait été rejeté, mis à l’écart sous l’étiquette « bouddhisme primitif » : quelque chose de réservé aux enfants, aux débutants. La pratique, pour les plus accomplis, consiste alors à partir dans des théories et des idées compliquées et ils perdent de vue l’enseignement le plus profond.

Les Quatre Nobles Vérités offrent matière à réflexion pour toute notre vie. Il ne s’agit pas seulement de réaliser les Quatre Nobles Vérités, les trois aspects et les douze étapes et devenir un Arahant au terme d’une retraite, pour ensuite passer à autre chose de plus avancé. Les Quatre Nobles Vérités ne sont pas aussi faciles à comprendre. Pénétrer leur signification demande une attitude de vigilance continue, soutenue. Elles procurent alors le contexte adapté à toute une vie d’introspection.


LA PREMIERE NOBLE VERITE

 

Quelle est la Noble Vérité de la Souffrance ?

La naissance est souffrance, la vieillesse est souffrance et la mort est souffrance. Etre séparé de ce qu’on aime est souffrance, ne pas obtenir ce que l’on désire est souffrance : en résumé, les cinq catégories d’attachements sont sources de souffrance.

Il y a la Noble Vérité de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui s’éleva en moi au sujet de choses jusqu’alors non exprimées.
Cette Noble Vérité doit être pénétrée par une compréhension complète de la souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
Cette Noble Vérité a été pénétrée par une compréhension complète de la souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
[ SAMYUTTA NIKAYA - LVI 11 ]
La Première Noble Vérité et ses trois aspects est la suivante : Il y a souffrance, dukkha. Dukkha doit être comprise. Dukkha a été comprise.

C’est un enseignement très habile, car il est exprimé au moyen d’une formule simple, facile à mémoriser ; il est également applicable à tout ce qu’il est possible d’expérimenter, de faire ou de penser, en matière de passé, de présent ou de futur.

La souffrance, dukkha, est une expérience que nous partageons tous. N’importe lequel d’entre nous souffre, où qu’il soit. Les êtres humains souffraient par le passé dans l’Inde antique, ceux de l’actuelle Grande Bretagne souffrent aussi et tous, dans le futur, continueront à souffrir… Qu’avons-nous en commun avec la reine Elizabeth ? – nous souffrons. Que partageons-nous avec un clochard de Charing Cross ? – la souffrance. Tous les niveaux sociaux sont concernés, des plus privilégiés aux plus démunis. N’importe lequel d’entre nous, où qu’il soit, fait l’expérience de la souffrance. C’est un lien qui nous relie tous les uns aux autres, quelque chose qui est familier à chacun d’entre nous.

Lorsque nous évoquons la souffrance humaine, cela éveille notre inclination à la bonté. Mais, si nous parlons de nos opinions – de ce que je pense ou de ce que vous pensez en matière de politique ou de religion – alors nous sommes capables de partir en guerre. Je me souviens avoir vu un film à Londres, il y a une vingtaine d’années, qui présentait les Russes sous un jour humain. Il montrait des femmes et leurs bébés, ainsi que des hommes qui jouaient avec leurs enfants. A l’époque, cette présentation des Russes était inhabituelle car la propagande occidentale les dépeignait comme des êtres froids, sans cœur – de véritables reptiles – de sorte qu’il était impossible de les considérer comme des êtres humains. Si vous voulez tuer des gens, il vaut mieux les percevoir ainsi ; vous devez inventer ce genre d’images. Il vous devient bien plus difficile, voire impossible, de tuer quelqu’un si vous réalisez qu’il souffre des mêmes souffrances que vous. Vous devez vous imaginer une horrible crapule sans cœur ni sens moral dont il vaut mieux se débarrasser. Vous devez vous convaincre que ces gens sont des êtres fondamentalement mauvais et qu’il est juste d’éradiquer le mal. Dans cette optique, les bombarder ou les mitrailler devient justifiable. Si vous gardez à l’esprit notre lien commun qu’est la souffrance humaine, vous devenez bien incapable de commettre ce genre d’atrocité.

La Première Noble Vérité n’est pas une doctrine métaphysique pessimiste qui affirme que tout est souffrance. Notez bien la différence qui existe entre une doctrine métaphysique constituant une prise de position en ce qui concerne l’Absolu et une Noble Vérité présentée comme moyen de réflexion. Une Noble Vérité est une vérité que nous utilisons pour réfléchir ; ce n’est pas un absolu, ce n’est pas L’Absolu. C’est sur ce point que beaucoup d’occidentaux sont désorientés, car ils interprètent cette Noble Vérité comme une espèce de dogme métaphysique bouddhiste – mais ceci est une erreur d’interprétation.

On voit clairement que la Première Noble Vérité n’est pas une prise de position absolue, du fait de la Quatrième Noble Vérité qui est l’issue à la souffrance. Il ne peut pas y avoir la souffrance absolue de même qu’une voie qui permet de s’en échapper, n’est-ce pas ? Ça n’est pas logique. Pourtant, certains, se référant à la Première Noble Vérité, soutiennent que le Bouddha enseignait que tout est souffrance.

Le mot Pali dukkha signifie « incapable de satisfaire » ou « incapable de soutenir quoi que ce soit », « toujours changeant », « incapable de véritablement nous donner satisfaction ou de nous rendre heureux ». Le monde sensuel est ainsi : une vibration naturelle. En fait, ce serait désastreux si nous trouvions satisfaction dans le monde des sens, car nous ne chercherions pas au-delà ; nous en serions complètement prisonniers. Cependant, lorsque nous nous éveillons à cette expérience de dukkha, nous sommes en mesure de trouver une issue ; de ce fait, nous ne sommes plus constamment prisonniers de la conscience sensorielle.

SOUFFRANCE ET IMAGE DE SOI

Il est important de contempler la façon dont est formulée la Première Noble Vérité. Celle-ci est exprimée très clairement par « Il y a la souffrance » plutôt que par « Je souffre ». Du point de vue psychologique, cette réflexion est beaucoup plus habile. Nous avons tendance à interpréter notre souffrance en termes de « Je souffre vraiment, je souffre beaucoup et je ne veux pas souffrir ». C’est ainsi que notre intellect est conditionné.

« Je souffre » a toujours le sens de « Je suis quelqu’un qui souffre énormément. Cette souffrance est la mienne, j’ai tant souffert dans la vie ! ». De ce fait, tout un processus d’association se met en route, entre l’image que vous avez de vous-même et les souvenirs et suppositions qui confirment cette perception. Vous vous souvenez de ce qui s’est produit alors que vous n’étiez qu’un enfant… et ainsi de suite…

Mais, remarquez bien, notre propos n’est pas de dire qu’il y a quelqu’un qui souffre. Dès que nous la voyons en termes de « Il y a souffrance », la douleur n’est plus perçue comme quelque chose de personnel. C’est tout à fait différent de « Oh, pauvre de moi, pourquoi dois-je autant souffrir ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Pourquoi suis-je obligé de vieillir ? Pourquoi est-ce que je dois faire l’expérience du chagrin, de la douleur, de la peine et du désespoir ? Ce n’est pas juste ! Je ne veux pas ! Je ne désire que bonheur et sécurité ! » Cette façon de penser a pour origine l’ignorance qui complique tout et dégénère en problèmes de personnalité.

Pour permettre à la souffrance de disparaître, il faut d’abord en admettre consciemment la présence. Mais, dans la méditation bouddhiste, cette acceptation n’est pas faite depuis une position telle que « Je souffre », mais plutôt à partir de celle de « Il y a présence de souffrance ». Ainsi, nous ne sommes pas en train d’essayer de nous identifier au problème, mais de simplement reconnaître son existence. Il n’est pas habile de penser en termes de « Je suis quelqu’un d’irritable ; je me mets si facilement en colère ; comment puis-je y remédier ? ». Ce type de pensée déclenche toutes les suppositions renforçant l’idée d’une personnalité fixe, qui ne peut être changée et il devient très difficile de voir les choses en perspective. Tout devient très confus, car le sentiment que ces problèmes et ces pensées sont les nôtres nous conduit facilement à vouloir nous en débarrasser ou à porter des jugements critiques sur nous-mêmes. Nous avons tendance à nous attacher et à nous identifier plutôt que d’observer, d’être témoin et de comprendre les choses telles qu’elles sont. Par contre, si nous admettons simplement la présence d’un sentiment de confusion, de convoitise ou de colère, notre attitude constitue une réflexion honnête sur la nature des choses, réflexion qui n’est pas basée – ou du moins pas aussi fortement – sur toutes sortes de suppositions sous-jacentes.

Essayez de ne pas considérer ces phénomènes comme des fautes personnelles. Observez plutôt leur nature conditionnée, impersonnelle, éphémère et incapable de donner satisfaction. Continuez à les regarder tels qu’ils sont, sans interférer. Nous avons tendance à interpréter la vie en nous plaçant du point de vue que « Ce sont mes problèmes » et à considérer que nous faisons preuve d’honnêteté et d’intégrité en réagissant de la sorte. Ainsi, notre vie ne fait que confirmer ces interprétations, puisque nous continuons à fonctionner sur la base de cette hypothèse erronée. Mais cette façon d’interpréter la vie est elle-même éphémère, insatisfaisante et vide de substance.

« Il y a souffrance » est la constatation très claire et précise qu’existe à cet instant un certain sentiment d’insatisfaction. Cela peut aller d’une légère irritation à l’angoisse ou au désespoir le plus profond : dukkha ne veut pas nécessairement dire « souffrance considérable ». Il n’est pas nécessaire d’être brutalisé, d’avoir été interné à Auschwitz ou à Belsen pour reconnaître l’existence de la souffrance. Même la reine Elizabeth est en mesure de dire que la souffrance existe. Je suis sûr qu’il lui arrive de connaître aussi l’angoisse et le désespoir, ou du moins d’être irritée.

Le monde sensoriel est une expérience sensible. En d’autres termes, nous sommes constamment sujets au plaisir et à la douleur, à la dualité du samsara. Ceci est la conséquence du fait que nous possédons une forme très vulnérable et de ressentir tout ce qui entre en contact avec notre corps et ses sens. C’est ainsi. C’est le résultat d’être né.

NEGATION DE LA SOUFFRANCE

La souffrance est une expérience que nous ne souhaitons pas connaître ; nous voulons simplement nous en débarrasser. La réaction habituelle d’un individu ordinaire, dès qu’une chose le dérange ou l’ennuie, est de vouloir s’en défaire ou de la supprimer. On comprend ainsi pourquoi la société moderne est autant impliquée dans la recherche de plaisirs et d’excitations au travers de tout ce qui est nouveau, surprenant ou romantique. Nous avons tendance à placer en avant la beauté et les joies de la jeunesse, tandis que nous mettons à l’écart tout ce que la vie offre de laideur – la vieillesse, la maladie, la mort, l’ennui, le désespoir et la dépression. Lorsque nous rencontrons quoi que ce soit de désagréable, nous essayons de nous en débarrasser et de la remplacer par quelque chose d’agréable. Si nous ressentons de l’ennui, nous recherchons quelque chose d’intéressant. Si nous avons peur, nous essayons de trouver un moyen de nous rassurer. C’est parfaitement normal de réagir ainsi. Nous fonctionnons selon ce principe « plaisir-douleur » qui consiste à être attiré ou repoussé. Par conséquent, si l’esprit n’est pas entier et réceptif, il procède par sélection, il choisit ce qu’il aime et tente d’éliminer ce qu’il n’aime pas. Une grande partie de notre expérience doit donc être supprimée, car il est impossible de vivre sans être associé à des choses désagréables.

Si nous rencontrons quelque chose de déplaisant, notre réaction est de penser « Sauve qui peut ! ». Si quelqu’un se met en travers de notre route, « Je vais le tuer ! » nous vient à l’esprit. Cette tendance est souvent manifeste dans le comportement de nos gouvernants.… Effrayant, n’est-ce pas, de réaliser que les gens qui dirigent nos nations sont encore très ignorants et dénués de sagesse ? ! C’est ainsi, l’esprit ignorant ne songe qu’à exterminer : « Ce moustique me dérange, tuons-le ! », « Ces fourmis envahissent la pièce, vite, l’insecticide ! ». Une société anglaise a choisi le nom de « Rent. O. Kill », qui signifie « Loué pour tuer ». Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une sorte de mafia britannique ou autre : cette société est spécialisée dans la destruction des êtres nuisibles – le mot « nuisible » étant livré à votre libre appréciation.

MORALITE ET COMPASSION

C’est parce que notre nature instinctive est d’exterminer – « Si quelque chose nous barre la route, tuons-le!» – que nous avons des préceptes moraux tels que « s’engager à ne pas tuer intentionnellement ». Nous pouvons voir cela dans le monde animal. L’être humain est lui-même un prédateur ; nous nous estimons civilisés, mais notre histoire est pleine de sang – et ça n’est pas une simple figure de style. Elle est vraiment composée d’une longue succession de massacres, de tentatives de justification pour toutes sortes d’injustices commises à l’encontre d’autres êtres humains – sans parler des animaux. Tout cela provient de cette ignorance de base, de cette impulsivité de l’esprit humain qui nous impose d’anéantir sans réfléchir tout ce qui nous dérange.

Cependant, par la réflexion, nous pouvons changer cela ; nous sommes en mesure de transcender ce conditionnement instinctif et animal et de faire mieux que de nous comporter comme de simples pantins soumis aux lois de la société, évitant la violence seulement par peur des représailles. Nous pouvons vraiment assumer notre responsabilité et vivre en respectant l’existence des autres créatures, même celle d’insectes et autres « nuisibles ». Nous sommes tous incapables d’aimer les moustiques ou les fourmis, mais nous pouvons contempler le fait qu’ils ont le droit de vivre. Ceci est une réflexion de l’esprit ; ce n’est pas seulement une réaction comme « Vite, l’insecticide ! ». Ainsi, grâce à notre capacité de réflexion, nous sommes capables de voir que, même si elles nous dérangent et que nous préférerions les voir partir, ces créatures ont le droit d’exister. C’est un exemple d’observation dont est capable l’esprit humain.

La même attitude peut être développée en ce qui concerne les états mentaux déplaisants. Ainsi, lorsque vous êtes en proie à l’exaspération, plutôt que de vous dire : « Ça y est, je recommence à m’emporter ! », vous pouvez penser : « Ceci est la colère ». Il en va de même avec la peur : si vous la voyez en termes personnels – comme la peur dont souffre ma mère ou bien mon père, ou encore la mienne – tout devient alors un imbroglio confus de différents personnages tantôt reliés entre eux et tantôt séparés. Il devient très difficile d’avoir aucune compréhension réelle ; et cependant la peur dont je fais l’expérience est la même que celle ressentie par ce pauvre chien, « Ceci est la peur ! ». C’est seulement cela. La peur que j’ai éprouvée n’est pas différente de la peur vécue par les autres. Si nous voyons cela, nous sommes en mesure d’éprouver de la compassion, même pour un vieux chien galeux. Nous comprenons qu’avoir peur est une expérience aussi horrible pour lui que pour nous. Qu’un chien reçoive un bon coup de pied ou que vous le receviez vous-même, la douleur est identique. La douleur est la douleur, le froid est le froid, la colère est la colère ; ce n’est pas « La mienne » – une façon de voir qui renforce l’image que nous avons de nous-même – mais plutôt « Ceci est la douleur » – une manière habile de penser qui nous aide à discerner les choses plus clairement. Reconnaître cette expérience de la souffrance – ceci est souffrance – conduit ensuite à la seconde révélation de la Première Noble Vérité : « Elle doit être comprise ». Cette souffrance doit être examinée.

ETUDIER LA SOUFFRANCE

Je vous encourage tous à comprendre dukkha, à vraiment l’étudier, à recevoir et accepter votre souffrance. Essayez de la comprendre dans la sensation de douleur physique comme dans le désespoir et l’angoisse, dans la haine et l’aversion – quelque forme qu’elle prenne, quelle qu’en soit la qualité, qu’elle soit terrible ou insignifiante. Cet enseignement ne requiert pas que vous soyez complètement misérable avant de réaliser l’éveil. Il n’implique pas d’être dépouillé de tous vos biens ou torturé dans votre chair, mais d’être capable de regarder la souffrance, même s’il ne s’agit que d’un léger sentiment de mécontentement, la regarder et la comprendre.

C’est facile de trouver quelqu’un à qui faire porter la responsabilité de nos problèmes : « Si ma mère m’avait vraiment aimé… », ou « Si tout mon entourage avait fait preuve de sagesse et s’était totalement dévoué à m’offrir un environnement parfait, je ne connaîtrais pas les problèmes émotionnels dont je souffre à présent ». C’est tout à fait stupide, n’est-ce pas ! ? Pourtant, c’est ainsi que beaucoup d’entre nous voient la vie, persuadés qu’ils sont perdus et misérables parce qu’ils n’ont pas reçu une juste chance. Mais, avec cette formule de la Première Noble Vérité, même si notre existence a été plutôt misérable, ce que nous regardons n’est pas cette souffrance venue de l’extérieur, mais celle que nous créons dans notre propre esprit. Ceci constitue un éveil chez un individu – un éveil à la Vérité de la souffrance. Et il s’agit d’une Noble Vérité, car nous ne cherchons plus à accuser les autres pour la souffrance dont nous faisons l’expérience. Aussi, l’approche bouddhiste est-elle tout à fait originale et distincte des autres religions par l’accent qu’elle met sur la sagesse, l’affranchissement de toute illusion comme moyen d’échapper à la souffrance – plutôt que sur l’obtention de quelque état de béatitude ou d’union avec l’Absolu.

Notez bien, mon propos n’est pas de dire que les autres ne sont jamais source de frustration ou d’irritation ; mais, ce que cet enseignement nous demande d’étudier est notre propre façon de réagir à l’expérience d’exister. En supposant qu’une personne vous traite avec méchanceté ou essaie de vous nuire de façon délibérée et machiavélique, si vous pensez que c’est cette personne-là qui constitue la véritable cause de votre souffrance, vous n’avez pas encore saisi la Première Noble Vérité. Même si elle est en train de vous arracher les ongles ou de vous faire subir je ne sais quelle atrocité, tant que vous êtes convaincu que vous souffrez à cause d’elle, vous n’avez pas saisi la Première Noble Vérité. Comprendre la souffrance, c’est voir clairement que c’est notre réaction à l’encontre de cette personne – « Je te déteste » – qui constitue la véritable souffrance. Se faire arracher les ongles est douloureux, mais la souffrance implique : « Je te hais », « Comment peux-tu me faire ça » et « Je ne te pardonnerai jamais ».

Cela dit, n’attendez pas que quelqu’un vous arrache les ongles pour mettre en pratique la Première Noble Vérité. Mettez-là à l’épreuve dans le cadre de petites contrariétés : par exemple, si quelqu’un fait preuve d’insensibilité à votre égard ou se montre impoli, méprisant. Si vous souffrez parce que cette personne vous a trompé ou offensé de quelque manière que ce soit, vous pouvez vous en servir pour votre travail de contemplation. Dans la vie quotidienne, nous avons maintes occasions d’être blessés ou offensés. Nous pouvons nous sentir dérangés ou même irrités par la simple démarche de quelqu’un ou par sa seule apparence, en tout cas, ça m’arrive. Parfois, vous pouvez vous surprendre à ressentir de l’aversion pour une personne simplement à cause de sa façon de marcher ou parce qu’elle n’agit pas comme elle devrait. On peut se mettre franchement en colère pour des futilités de ce genre. La personne en question ne vous a fait aucun mal, mais vous souffrez quand même. Si vous ne réussissez pas à contempler votre souffrance dans ce type de situation ordinaire, vous ne serez jamais capable de faire preuve de l’héroïsme nécessaire dans le cas extrême où quelqu’un vous arrache les ongles !

La pratique consiste à travailler avec toutes les petites contrariétés de la vie quotidienne. Il suffit d’observer la façon dont nous pouvons être blessés, vexés, dérangés ou irrités par les voisins, par Mr Blair, par la façon dont vont les choses ou par nous-mêmes. Nous savons que la souffrance doit être comprise. Nous passons à la pratique en contemplant profondément la souffrance en tant qu’objet, en comprenant « Ceci est souffrance ». C’est ainsi que nous réalisons la compréhension profonde de la souffrance.

PLAISIR ET DESAGREMENT

Nous pouvons nous demander où nous a conduit cette recherche hédonistique du plaisir présentée comme une fin en soi. Cela fait maintenant plusieurs décennies que cela dure, mais l’humanité est-elle plus heureuse pour autant ? Il semble que, de nos jours, nous ayons le droit et la liberté de faire plus ou moins ce qui nous chante : voyages, sexe, drogues et ainsi de suite, il n’y a que l’embarras du choix. Tout est autorisé, rien n’est interdit. Il faut faire quelque chose de vraiment obscène, de vraiment violent avant être mis au banc de la société. Mais, le fait d’être autorisés à suivre nos pulsions nous a-t-il rendus plus heureux, plus satisfaits et moins stressés ? En fait, cela eu plutôt pour effet de nous rendre très égoïstes ; nous ne réfléchissons pas sur la manière dont nos actes affectent les autres. Nous avons tendance à ne penser qu’à nous : moi et mon bonheur, ma liberté et mes droits. En adoptant ce genre d’attitude, nous devenons une véritable source de contrariété, de frustration, d’irritation et de misère pour les gens qui nous entourent. Si je suis convaincu d’avoir le droit de faire ou dire ce que je veux, même au détriment d’autrui, dans ce cas, je ne suis rien d’autre qu’une source de problèmes pour la société.

Quand apparaît un sentiment tel que « Ce que je veux… » ou comme « Ce que je pense devrait… ou ne devrait pas… » et que nous désirons profiter de tous les plaisirs de la vie, nous sommes inévitablement contrariés, parce que l’existence nous semble alors difficile, dénuée d’espoir et que tout nous paraît aller de travers. Nous sommes alors pris dans le tourbillon de la vie, ballottés entre le désir et la peur. Et même lorsque toutes nos envies sont satisfaites, nous éprouvons encore un sentiment de manque, une impression d’incomplétude. Même quand tout va pour le mieux, il y a toujours un sentiment d’anxiété, d’insatisfaction – comme s’il y avait encore quelque chose à faire – une sorte de doute ou d’angoisse qui nous hante.

Par exemple, j’ai toujours aimé les beaux paysages. A l’occasion d’une retraite que je dirigeais en Suisse, quelqu’un me conduisit au pied de montagnes magnifiques. Alors que j’admirais le panorama, je pris conscience d’un léger sentiment d’angoisse. Il y avait tant de beauté, un flot continu de paysages magnifiques, et j’avais un tel désir de tout retenir, de ne pas en perdre une miette, que j’étais obligé de rester tout le temps sur le qui-vive afin de pouvoir tout consommer du regard. C’est un exemple de dukkha, n’est-ce pas ?

Je m’aperçois que, lorsque j’agis de façon distraite, même pour quelque chose de tout à fait anodin – tel qu’admirer un paysage de montagne, si je me projette et essaye de retenir, de m’accrocher à quelque chose, cela génère toujours un sentiment désagréable. Comment peut-on s’approprier la Jungfrau ou le mont Eiger ? Au mieux, nous pouvons les prendre en photo, essayer de tout fixer sur un morceau de papier. Ça aussi, c’est dukkha ; vouloir saisir la beauté par refus d’en être séparé : cela même est souffrance.

Devoir expérimenter des situations qui nous sont désagréables est également souffrance. Par exemple, je n’ai jamais aimé prendre le métro à Londres. J’avais tendance à me plaindre à ce sujet : « Je ne veux pas prendre le métro ; je n’aime pas ces stations mal éclairées et les publicités de mauvais goût qui tapissent les murs ; je ne veux pas me retrouver sous terre dans un de ces petits trains bondés comme une sardine en boîte ». Je trouvais cette expérience tout à fait déplaisante. Ma pratique consistait alors à écouter cette voix qui se plaignait, qui se lamentait – la souffrance de ne pas vouloir être associé à ce qui est désagréable. Après l’avoir contemplée, j’arrêtais d’en faire un problème et j’étais ainsi en mesure d’être associé à quelque chose de déplaisant sans en souffrir. J’avais réalisé que tel était l’état des choses et que ça n’était pas un problème. Nous n’avons pas besoin de créer de difficultés, que ce soit parce que nous sommes dans une station de métro mal éclairée ou parce que nous admirons un paysage magnifique. Les choses sont telles qu’elles sont et c’est ainsi que nous pouvons les reconnaître et les apprécier, quelle que soit leur apparence – toujours changeante – et ce, sans nous attacher. S’attacher, c’est vouloir retenir quelque chose que l’on aime, vouloir se débarrasser de quelque chose que l’on déteste, ou vouloir quelque chose que l’on n’a pas.

Nous pouvons également beaucoup souffrir à propos des autres. Je me souviens qu’en Thaïlande, je nourrissais du ressentiment et des pensées négatives vis-à-vis d’un des moines. Quoi qu’il fasse ou quoi qu’il dise, je trouvais toujours à redire : « Il ne devrait pas faire ceci, il ne devrait pas dire cela ! ». Ce moine obsédait mes pensées et même lorsqu’il m’arrivait de quitter le monastère, son souvenir me poursuivait ; dès que son image me venait à l’esprit, j’avais toujours la même réaction : « Tu te souviens quand il a dit ceci et quand il a fait cela ! » et « Il n’aurait pas dû dire ceci et il n’aurait pas dû faire cela ! ».

Ayant eu la chance de rencontrer un maître de la stature d’Ajahn Chah, je me souviens que je voulais qu’il soit parfait. Je pensais : « Cet homme est un enseignant exceptionnel, extraordinaire ! », mais quand il lui arrivait de faire quelque chose qui me dérangeait, je pensais : « Je ne veux pas qu’il fasse des choses qui me déplaisent, en contradiction avec l’image d’homme merveilleux que j’ai de lui ! ». Cela équivalait à penser : « Ajahn Chah, soyez prodigieux pour moi tout le temps, ne faites jamais rien qui puisse me contrarier ! ». Ainsi, même si vous rencontrez quelqu’un que vous respectez et aimez vraiment, il y a encore la souffrance d’être attaché. Tôt ou tard, inévitablement, il arrivera qu’il dise quelque chose que vous n’aimez ou n’approuvez pas, provoquant ainsi toutes sortes de doutes, et vous souffrirez.

Un jour, plusieurs moines américains vinrent visiter Wat Pah Pong, notre monastère dans le nord-est de la Thaïlande. Ils étaient très critiques et semblaient ne voir que ce qui n’allait pas. Ils n’avaient pas une très bonne opinion de l’enseignement d’Ajahn Chah et ils n’aimaient pas le monastère. Je sentais la colère et l’aversion monter car ils critiquaient quelque chose que j’aimais de tout mon cœur. J’étais révolté : « Eh bien, si ça vous déplaît, allez-vous en ! C’est le plus grand Maître bouddhiste du monde et si vous n’êtes pas capables de vous en rendre compte, alors fichez le camp ! » Ce genre d’attachement – être amoureux, ou aduler – engendre la souffrance car, si quelque chose ou quelqu’un que vous aimez est critiqué, vous éprouvez colère et indignation.

REALISATIONS EN SITUATION

Il se peut, parfois, que des réalisations surviennent à des moments les plus inattendus. Cela m’arriva tandis que je séjournais à Wat Pah Pong. Le nord-est de la Thaïlande n’est pas l’endroit le plus beau ni le plus agréable au monde, avec ses forêts clairsemées et ses plaines monotones ; de surcroît, les températures y sont extrêmes pendant la saison chaude. Tous les quinze jours, à la veille de la journée d’Observance, nous devions affronter la pleine chaleur du milieu de l’après-midi pour balayer les feuilles des allées du monastère. Les surfaces à nettoyer étaient immenses. Nous passions tout l’après-midi en plein soleil, suant à grosses gouttes pour faire des tas de feuilles mortes au moyen de balais rudimentaires ; c’était l’un de nos devoirs. Je n’aimais pas ce travail. Je me plaignais intérieurement : « Je ne veux pas faire cela, je ne suis pas venu ici pour déblayer des feuilles ; je suis venu ici pour réaliser l’éveil et, au lieu de cela, on me fait balayer pendant des heures. De plus, il fait trop chaud et j’ai la peau fragile ; il est fort possible que j’attrape un cancer à m’exposer ainsi ! ».

J’en étais là, un de ces après-midi, me sentant particulièrement déprimé, à ruminer « Qu’est-ce que je fais ici ? Pourquoi y suis-je venu ? Pourquoi est-ce que j’y reste ? ». J’étais donc en train de balayer, totalement dénué d’énergie, m’apitoyant sur mon sort et détestant tout. J’aperçus alors Ajahn Chah qui s’approchait ; il me sourit et dit simplement avant de s’en aller : « Il y a beaucoup de souffrance à Wat Pah Pong, n’est-ce pas ? ». Je me mis à penser : « Pourquoi a-t-il dit çà ? » et puis :« Tout bien réfléchi, cela n’est pas si mal ! ». Sa remarque m’avait conduit à contempler ma situation : « Est-ce vraiment pénible de balayer ?… non pas vraiment ! C’est plutôt une activité neutre ; je balaie les feuilles, ça n’est pas stressant, pas compliqué…

Est-ce vraiment aussi insupportable que je veux bien le croire ?… Non, transpirer ne fait pas de mal, c’est tout à fait naturel. Je n’ai pas de cancer de la peau et les membres de la communauté à Wat Pah Pong sont vraiment gentils. Le Maître est une homme très doux et sage. Les moines m’ont bien traité. Je suis nourri grâce à la générosité des laïques qui apportent à manger et… de quoi suis-je en train de me plaindre ? »

En contemplant de façon plus réaliste l’expérience d’être là, je me rendis compte : « Je vais bien. Les gens me respectent, je suis bien traité. Je suis accueilli dans un beau pays par des gens charmants qui prennent la peine de m’enseigner.

En fait, il n’y a rien qui aille de travers, à part moi ; je suis en train de faire des histoires parce que je ne veux pas transpirer à balayer les allées ! ». A ce moment, une révélation très claire m’apparut. Je perçus soudain cet aspect de ma personnalité qui se plaignait et critiquait sans cesse, et qui m’empêchait de vraiment m’investir avec générosité dans quoi que ce soit, dans quelque situation que ce soit.

Une autre expérience, riche en enseignement, fut la coutume de laver les pieds des moines supérieurs à leur retour de la quête pour le repas quotidien. Après avoir marché pieds nus à travers les villages et les rizières, ils avaient les pieds couverts de boue. Les bains utilisés pour se nettoyer les pieds se trouvaient près du réfectoire. Quand Ajahn Chah arrivait, environ vingt à trente moines se précipitaient pour lui laver les pieds. Lorsque j’assistai à cette scène pour la première fois, je me dis : « Je ne vais pas faire ça, pas moi ! ». Le lendemain, à peine Ajahn Chah était-il de retour que trente moines se précipitaient à nouveau pour lui baigner les pieds. Je me dis « Quelle ineptie ! Trente personnes pour nettoyer les pieds d’un seul homme, c’est ridicule ! Pas question que je me joigne à eux ! ». Le jour suivant, la réaction fut encore plus forte ; trente moines se précipitèrent pour lui laver les pieds, et cette fois, ça me mit vraiment en colère : « J’en ai ras le bol de tout ce cinéma ! C’est vraiment le spectacle le plus stupide qu’il m’ait été donné de voir, trente hommes qui se bousculent pour laver les pieds d’un seul ! Il pense probablement qu’il le mérite, vous savez, ça doit vraiment gonfler son ego ! Son ego est probablement énorme à ce stade, avec tous ces gens qui lui baignent les pieds tous les jours. Jamais je ne ferai ça ! ».

Je commençais à développer une réaction forte, disproportionnée. Assis par terre, totalement déprimé et en colère, je regardais les moines en pensant : « Ils ont vraiment tous l’air idiot, je me demande ce que je fais ici ! ».

Mais, à ce moment, je prêtai attention à mes pensées et réalisai que c’était vraiment un état d’esprit exécrable : « Est-ce que ça vaut la peine de se mettre dans un tel état ? Ils ne m’ont pas obligé à me joindre à eux. Il n’y a pas de problème, en fait, rien de mal à ce que trente hommes lavent les pieds de quelqu’un. Ça n’est pas immoral, ni répréhensible et peut-être que ça leur plaît !… peut-être qu’ils souhaitent le faire, peut-être que ça n’est pas désagréable ! Pourquoi ne pas essayer ? ». Le lendemain matin, donc, trente « et un » moines se précipitèrent pour laver les pieds d’Ajahn Chah. Après ça, ce ne fut plus un problème. C’était un soulagement ; cette réaction négative s’était arrêtée.

Nous pouvons contempler les choses qui provoquent notre indignation et notre colère : sont-elles intrinsèquement mauvaises ou est-ce nous qui fabriquons ce dukkha à leur sujet ? Ainsi, nous commençons à comprendre comment nous créons tant de problèmes dans nos propres vies et dans celles de ceux qui nous entourent.

Cette habileté à être tout à fait conscients nous permet de supporter l’existence dans sa totalité, que ce soit l’excitation ou l’ennui, l’espoir ou le désespoir, le plaisir ou la douleur, la fascination ou le dégoût, le début ou la fin, la naissance ou la mort. Nous sommes capables de l’accepter tout entière dans notre conscience au lieu de simplement nous absorber dans l’agréable et éliminer le désagréable. Le processus de révélation est d’aller vers dukkha, de contempler dukkha, d’admettre dukkha, de reconnaître dukkha sous toutes ses formes. Ainsi, on ne réagit plus seulement de la façon habituelle qui consiste à se complaire ou supprimer. Pour cette raison, vous êtes mieux à même de supporter la souffrance, vous pouvez être plus patients lorsqu’elle apparaît.

De tels enseignements ne se situent pas au-delà de notre vécu. Ce ne sont, en fait, que des réflexions sur nos propres expériences – et non des considérations intellectuelles complexes. Aussi, efforcez-vous de développer cette compréhension plutôt que de vous enfoncer dans l’ornière de vos habitudes. Combien de temps devrez-vous culpabiliser à propos de votre avortement ou de n’importe quelle autre de vos erreurs passées ? Est-il réellement nécessaire de régurgiter les événements de votre vie et de vous fourvoyer dans des spéculations et analyses sans fin. Certains se confectionnent des personnalités tellement compliquées ! Si vous vous perdez constamment dans vos souvenirs, ainsi que dans vos vues et opinions, vous resterez prisonniers de ce monde et ne serez jamais en mesure de le transcender de quelque manière que ce soit.

Vous pouvez déposer ce fardeau si vous prenez la décision d’utiliser habilement les enseignements. Dites-vous : « Je vais arrêter de me laisser prendre ; je refuse de participer à ce jeu ; je ne vais pas céder à cet état d’esprit négatif ! ». Adoptez l’attitude de celui qui comprend : « Je sais que c’est dukkha ». C’est vraiment très important de prendre cette résolution d’aller vers la souffrance et de demeurer en sa compagnie. C’est seulement en faisant face et en examinant la souffrance de cette manière que nous pouvons espérer avoir la révélation extraordinaire : « Cette souffrance a été comprise ».

Voici donc les trois aspects de la Première Noble Vérité. C’est la formule que nous devons utiliser et appliquer à nos vies, au moyen de la réflexion. Dès que vous souffrez, pensez d’abord consciemment « Ceci est souffrance », puis « La souffrance doit être comprise » et enfin « Elle a été comprise ». Cette compréhension de dukkha est la révélation de la Première Noble Vérité.


LA DEUXIEME NOBLE VERITE

 

Quelle est la Noble Vérité au sujet de l’origine de la souffrance ?

C’est l’avidité qui renouvelle l’existence, accompagnée du plaisir et de la convoitise, qui trouve toujours par ci par là de nouvelles jouissances : en d’autres termes, la soif pour les désirs sensuels, la soif d’existence, la soif de non-existence. Mais quel est le terreau de cette avidité qui lui permet d’apparaître et de s’épanouir ? Partout où il y a une apparence de plaisir et de satisfaction, c’est là qu’elle surgit et prospère.

Voici quelle est la Noble Vérité de l’Origine de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui s’éleva en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
Cette Noble Vérité doit être pénétrée par l’abandon de l’Origine de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui s’éleva en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
Cette Noble Vérité a été pénétrée par l’abandon de l’Origine de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui s’éleva en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
[ SAMYUTTA NIKAYA – LVI – 11 ]

Voici donc la Deuxième Noble Vérité et ses trois aspects : « Il y a l’origine de la souffrance, qui est l’attachement au désir. Le désir doit être abandonné. Le désir a été abandonné. »

La Deuxième Noble Vérité établit qu’il existe une origine à la souffrance et que cette origine est l’attachement à trois espèces de désirs : la soif pour les plaisirs sensuels – kama tanha, la soif de devenir – bhava tanha – et celle d’éliminer – vibhava tanha. Ceci constitue la formulation de la deuxième Noble Vérité, la thèse – pariyatti. C’est l’objet de votre contemplation : l’origine de la souffrance est l’attachement au désir.

TROIS CATEGORIES DE DESIRS

Il est important de comprendre ce que signifie le désir dans le sens du mot pali tanha. En quoi consiste tanha ? Kama tanha est très facile à comprendre : il s’agit de l’appétit pour les plaisirs expérimentés par l’intermédiaire des sens, de la recherche continuelle de ce qui les excite ou les stimule agréablement ; c’est ça kama tanha. Contemplez sérieusement ceci : « En tant qu’expérience, qu’en est-il d’éprouver du désir pour les plaisirs sensuels ? » Par exemple, lorsque vous mangez, si vous avez faim et que la nourriture est excellente, vous pouvez constater l’envie d’en reprendre. Observez cette sensation quand vous goûtez un met délicieux ; examinez ensuite ce désir pour une autre bouchée. Ne vous contentez pas de le croire, essayez. Ne vous imaginez pas que vous savez déjà parce que cela ressemble à votre expérience passée. Regardez ce qui se produit quand vous mangez : le désir pour prolonger l’expérience apparaît. C’est celà kama tanha.

Nous pouvons également contempler le processus intérieur qui consiste à vouloir devenir. Si nous faisons preuve d’ignorance, lorsque nous ne sommes pas à la recherche de quelque met délicieux au palais, ni de quelque belle musique agréable à l’oreille, nous pouvons nous perdre dans un monde d’ambition et de profit : le désir de devenir. Nous sommes pris dans ce mouvement d’efforts vers le bonheur, vers la richesse ; nous pouvons aussi nous efforcer de conférer de l’importance à notre vie en nous évertuant à corriger les imperfections de ce monde. Observez donc cette expérience de vouloir devenir autre chose que ce que vous êtes, à cet instant.

Soyez attentif au bhava tanha de votre existence : « Je veux méditer pour être libéré de mes angoisses… Je veux atteindre l’éveil… Je veux devenir moine – ou bien nonne… Je veux réaliser la libération sans avoir à prendre les ordres… Je veux avoir une femme et des enfants, ainsi qu’un emploi… Je veux profiter des plaisirs des sens, ne pas devoir renoncer à quoi que ce soit – mais devenir aussi un Arahant totalement libéré ».

Lorsque nous sommes désenchantés d’essayer de devenir, le souhait de se débarrasser des choses apparaît. Nous pouvons ainsi contempler vibhava tanha – le désir d’éliminer : « Je veux me débarrasser de ma souffrance… Je désire me libérer de ma colère… J’ai tendance à m’emporter et je veux que cela cesse… Je souhaite me délivrer de la jalousie, de la peur, de l’anxiété… ». Observez toutes ces manifestations de vibhava tanha. En fait, nous contemplons ce qui, en nous-mêmes, veux se défaire des choses ; il ne s’agit pas d’éliminer vibhava tanha. Nous ne prenons pas parti contre le désir de « se débarrasser », pas plus que nous ne l’encourageons. Au lieu de cela, nous contemplons que c’est ainsi, c’est ce que l’on ressent quand on veut se débarrasser de quelque chose : « Je dois vaincre ma colère ; je dois anéantir le mal et me débarrasser de ma convoitise – alors je deviendrai… ». Une telle association de pensées nous permet de voir que « devenir » et « se débarrasser » vont très souvent de pair.

Gardez à l’esprit, néanmoins, que ces trois catégories – kama tanha, bhava tanha et vibhava tanha – ne représentent que des classifications pratiques pour contempler le désir. Ce ne sont pas des formes de désir complètement séparées, mais plutôt différents aspects du désir.

La seconde révélation de la Deuxième Noble Vérité est la suivante : le désir doit être abandonné. C’est ainsi que la pratique de lâcher prise apparaît. Vous prenez conscience que le désir doit être laissé de côté, mais cette réalisation ne constitue pas une envie d’abandonner quoi que ce soit. Si l’on manque de sagesse et que l’on ne contemple pas vraiment ce qui apparaît dans notre esprit, la tendance est de suivre l’impulsion : « Je veux abandonner, éradiquer tous mes désirs ! »… mais il ne s’agit là que d’un autre désir. Nous sommes pourtant capables de contempler véritablement et d’observer l’envie de se débarrasser, celle de devenir ainsi que celle de profiter des plaisirs sensuels. En comprenant ces trois types de désirs, nous sommes en mesure de les abandonner, de les laisser de côté.

La Deuxième Noble Vérité ne nous demande pas d’entretenir des pensées telles que : « J’ai tant d’appétit pour les plaisirs des sens… Je suis vraiment ambitieux… Je suis vraiment obsédé par bhava tanha… Je suis vraiment nihiliste. Mon seul désir est l’anéantissement. C’est tout à fait moi ! ». Cela n’est pas la Deuxième Noble Vérité. Il ne s’agit en aucune façon de s’identifier aux désirs, mais de reconnaître le désir.

J’ai passé beaucoup de temps à observer à quel point ma pratique était motivée par la soif de devenir. J’ai pu constater, par exemple, combien la bonne volonté que j’investissais dans l’exercice de la méditation n’était rien d’autre que le besoin d’être apprécié, combien mes relations avec les autres moines, les nonnes ou encore les laïcs étaient conditionnées par l’envie d’être aimé, approuvé. C’est cela aussi, bhava tanha : le besoin de louanges et de succès. Un moine fait également l’expérience de ce type de désir : vouloir que les gens comprennent et apprécient le Dhamma. Même ces aspirations subtiles, presque nobles, ne sont que bhava tanha.

Dans la recherche spirituelle, il existe aussi vibhava tanha, qui peut être très idéaliste et intolérant : « Je veux me débarrasser de toutes ces tendances négatives, les exterminer, les détruire ». J’écoutais très attentivement ces pensées : « Je veux me libérer du désir… Je veux me défaire de ma colère… Je ne veux plus ressentir la peur ou la jalousie… Je veux être courageux, avoir le cœur léger et joyeux ! ».

La pratique du Dhamma n’est pas de se détester pour avoir de telles pensées, mais, plutôt, de réellement voir que celles-ci ne sont que des phénomènes mentaux conditionnés. Elles sont éphémères. Le désir n’est pas ce que nous sommes, mais la façon dont nous réagissons, par habitude et par ignorance, parce que nous n’avons pas réalisé ces Quatre Nobles Vérités et chacun de leurs trois aspects. Nous tendons à réagir ainsi en toute circonstance. Ce sont des réactions habituelles, conditionnées par l’ignorance.

Mais, continuer à souffrir n’est pas la seule issue. Nous sommes capables de permettre au désir d’exister selon sa nature et de commencer ainsi à le laisser de côté, sans le poursuivre ni le réprimer. Le désir n’a le pouvoir de duper que dans la mesure où l’on s’en empare, où l’on y croit et où l’on réagit à sa présence.

L’ATTACHEMENT EST SOUFFRANCE

Nous avons tendance à considérer que la souffrance est un sentiment, mais sentiment et souffrance sont deux choses différentes. C’est l’attachement au désir qui est souffrance. Le désir n’est pas, en soi, la cause de la souffrance ; ce qui suscite la souffrance est l’action qui consiste à se saisir du désir et le refus de s’en dessaisir. Ce discours est à utiliser comme outil de réflexion et de contemplation au regard de votre propre expérience.

Il est nécessaire d’examiner vraiment le désir et de le connaître parfaitement. Vous devez distinguer ce qui est naturel et nécessaire pour la survie de ce qui ne l’est pas. Il peut nous arriver d’être très idéalistes et de croire que même le besoin de nourriture est une forme de désir que nous ne devrions pas ressentir. On peut se rendre tout à fait ridicule à ce sujet. Mais le Bouddha n’était ni un idéaliste, ni un moraliste. Il ne cherchait pas à condamner quoi que ce soit. Il tentait de nous éveiller à la vérité pour nous permettre de voir clairement les choses.

Une fois que cette clarté est présente et que l’on voit les choses telles qu’elles sont, alors il n’y a pas de souffrance. Cela ne veut pas dire que l’on ne ressent plus la douleur ou la faim, mais que l’on peut ressentir le besoin de nourriture sans que cela devienne un désir. Le corps n’est pas l’ego : si on ne le nourrit pas, il s’affaiblira et finira par mourir. C’est la nature du corps, ce n’est ni bien, ni mal. Si nous adoptons une attitude très moraliste et très idéaliste et que nous nous identifions à notre corps, la faim devient un problème personnel. Nous pouvons alors même en arriver à croire que nous ne devrions pas manger. Ce comportement est dénué de sagesse. C’est stupide.

Lorsque vous voyez vraiment l’origine de la souffrance, vous réalisez que le problème est l’attachement au désir et non le désir lui-même. S’attacher veut dire être dupe, penser qu’il s’agit véritablement de moi et de ma propriété : « Ces désirs sont miens et pour que je ressente de tels désirs, il doit y avoir en moi quelque chose qui ne va pas… Je n’aime pas ce que je suis maintenant. Il me faut devenir autre chose… Je dois me débarrasser de quelque chose afin de devenir la personne que je souhaite être». Ce sont là différentes expressions du désir. L’attitude à adopter est d’y prêter toute notre attention, d’en prendre pleinement conscience sans pour autant les juger – sans ajouter la notion de bien ou de mal, de reconnaître simplement le désir pour ce qu’il est.

LÂCHER PRISE

Quand nous prêtons vraiment attention aux désirs, que nous les contemplons réellement, nous cessons de nous y attacher, nous leur permettons tout simplement d’exister tels qu’ils sont. Nous pouvons alors réaliser que l’origine de la souffrance peut être laissée de côté, abandonnée.

Comment pouvons-nous procéder pour laisser les choses de côté ? Il suffit de les laisser simplement suivre leur cours, telles qu’elles sont, ce qui n’est pas du tout pareil que de vouloir les annihiler ou les rejeter. Cela revient plutôt à les déposer et les laisser être. Par cette pratique de lâcher prise, il devient clair qu’il y a une origine à la souffrance, qui consiste en l’attachement, le non abandon du désir et que, pour notre bien-être, il convient de délaisser ces trois types de désirs. Lorsque nous avons très clairement vu cela, nous réalisons que nous les avons abandonné : il n’y a plus d’attachement à ces désirs.

Quand vous vous rendez compte qu’il y a attachement, souvenez-vous que « lâcher prise » ne veut pas dire « se débarrasser », ni « rejeter ». Si j’ai cette montre en main et que vous me dites « lâche-la », vous ne me demandez pas de la jeter. Je peux penser que je devrais le faire à cause de l’attachement que je lui porte, mais cela ne serait que le désir de m’en débarrasser. Nous avons tendance à penser que se défaire de l’objet constitue une façon de se défaire de l’attachement. Mais si je suis capable de contempler l’attachement à cette montre, je m’aperçois qu’il n’y a pas lieu de s’en débarrasser : c’est une bonne montre, elle donne l’heure exacte. Cette montre n’est pas le problème. Le problème est l’attachement à la montre. Alors que puis-je faire ? Lâcher prise, la laisser de côté – la poser doucement, sans aucune aversion. Plus tard, si nécessaire, je pourrai la reprendre, lire l’heure et la reposer.

Vous pouvez adopter la même attitude de « laisser de côté » en ce qui concerne les plaisirs des sens. Peut-être avez-vous l’envie de prendre du bon temps, de vous amuser. Comment abandonner ce désir sans aucune aversion ? Reconnaissez-le simplement, sans le juger. Vous pouvez observer la volonté de vous en défaire – parce que vous vous sentez coupable d’avoir ce genre de désir futile – mais mettez tout simplement cela de côté. A cet instant, voyant ce désir tel qu’il est et le reconnaissant comme seulement du désir, vous n’y êtes plus attaché.

La pratique consiste donc à cultiver cette attitude à chaque moment de la vie quotidienne. Quand vous vous sentez déprimé et négatif, le moment même où vous refusez de vous complaire dans ce sentiment est une expérience de libération. Lorsque vous êtes vraiment conscient de ça, vous savez qu’il n’est ni nécessaire, ni inévitable de sombrer dans un océan de dépression et de désespoir. En fait, vous pouvez y mettre un terme en apprenant à ne pas y accorder une seconde pensée.

Il s’agit de découvrir cela à travers la pratique afin de savoir, pour vous-même, comment abandonner l’origine de la souffrance. Peut-on délaisser le désir par un acte de volonté ? Y-a-t-il véritablement quelqu’un ou quelque chose qui lâche à un moment donné ? Vous devez contempler cette expérience qui consiste à lâcher prise, puis l’examiner sérieusement, l’étudier jusqu’à ce que la réalisation se produise. Continuez jusqu’à ce que vous compreniez « Ah, lâcher prise, c’est ça, maintenant je vois ! » A cet instant, le désir a été abandonné, mis de côté. Ça ne veut pas dire que vous allez en finir et abandonner une fois pour toute le désir. Mais à cet instant précis, vous avez relâché votre emprise et cette expérience a eu lieu tout à fait consciemment. A ce moment, il y a réalisation. C’est ce qu’on appelle « connaissance profonde ». Le terme utilisé en pali pour décrire ce type de compréhension profonde, fruit de l’expérience vécue, est ñana-dassana.

Ce fut durant ma première année de méditation que je compris vraiment ce que « lâcher prise » signifie en tant qu’expérience. Je savais, au niveau intellectuel, que je devais délaisser tout attachement et je me demandais comment m’y prendre. Il me semblait impossible de me défaire de quelque attachement que ce fut. Néanmoins, je persévérais à contempler : « Comment donc abandonner le désir ?… Vas-y, fais-le ! ». Je continuais ainsi, en proie à une frustration grandissante. Mais, finalement, je compris clairement ce qui était en train de se passer. Lorsqu’on essaye d’analyser en détail le processus d’abandon du désir, on finit par rendre la chose très compliquée. Il ne s’agit pas de quelque chose que l’on peut formuler, exprimer par les mots : c’est quelque chose que l’on fait. C’est alors ce que je fis, juste l’espace d’un instant, tout simplement.

De même, lâcher prise, se libérer de nos obsessions et problèmes personnels n’est pas plus compliqué que ça. Il ne s’agit pas d’analyser éternellement et d’aggraver ainsi le problème, mais de cultiver la pratique de laisser les choses suivre leur cours, de ne pas s’en saisir, de les laisser de côté. Au début, vous le faites, mais, l’instant d’après, vous vous en saisissez à nouveau parce que l’habitude est plus forte. Mais, au moins, vous avez une idée de ce dont il s’agit. Ainsi, quand je fis l’expérience du lâcher prise à propos du désir, je réalisai à ce moment que c’était ça « abandonner le désir », mais tout de suite, je me suis mis à douter : « Je ne suis pas capable de le faire, j’ai trop de mauvaises habitudes ! » Ne laissez pas ce genre de pensées vous décourager, ne suivez pas cette tendance qu’ont beaucoup d’entre nous à se rabaisser. N’écoutez pas cette voix. Il importe seulement de persévérer dans la pratique de lâcher prise, et plus vous prendrez confiance en votre habileté à le faire, plus vous serez en mesure de réaliser l’état de non attachement.

REALISATION

Il est important d’avoir conscience que vous avez abandonné le désir : quand vous ne portez plus de jugement ou n’essayez plus d’éliminer quoi que ce soit, quand vous reconnaissez le désir pour ce qu’il est… Lorsque vous êtes vraiment calme et serein, vous vous apercevez qu’il n’y a pas d’attachement à quoi que ce soit. Vous n’êtes pas pris au piège, à essayer d’obtenir ou de rejeter quelque chose. La définition du bien-être est simplement celle-ci : connaître les choses telles qu’elles sont sans ressentir la nécessité de les juger.

Nous avons tendance à penser des choses comme : « Cela ne devrait pas être comme ci… Je ne devrais pas être comme ça… Tu ne devrais pas être comme ceci ou te comporter comme cela, et ainsi de suite… » Je suis convaincu que je suis en mesure de vous dire ce que vous devriez être : vous devriez être bon, gentil, généreux, travailleur, diligent, courageux et faire preuve de compassion. Je n’ai pas besoin de vous connaître pour vous dire tout cela ! Par contre, pour vraiment vous connaître, je dois vous accepter tel que vous êtes, au lieu de me référer à un idéal de ce qu’une femme ou un homme devrait être, ce qu’un bouddhiste ou un chrétien devrait être. Cela ne veut pas dire que nous ne savons pas ce que nous devrions être.

Notre souffrance vient de notre attachement à des idées concernant l’aspect idéal des choses, ainsi que de notre tendance à les rendre plus compliquées qu’elles ne sont. Nous conformer à nos idéaux les plus élevés est une tâche impossible. La vie, les autres, le pays et le monde dans lequel nous vivons : rien ne semble jamais aller comme il faudrait. Nous devenons très critiques à propos de tout comme de nous-mêmes : « Je sais, je devrais être plus patient, mais je n’en suis pas capable ! »… Ecoutez ces « devrait », ces « ne devrait pas » et tous ces désirs : avoir envie de ce qui est agréable, souhaiter devenir ou vouloir se débarrasser de ce qui est laid ou bien pénible. C’est comme si l’on écoutait quelqu’un se lamenter de l’autre côté d’une palissade : « Je veux ci et je n’aime pas ça. Ça devrait être comme ci et pas comme ça, etc… ». Prenez vraiment le temps d’écouter cette voix qui se plaint, prêtez-lui toute votre attention.

Je pratiquais beaucoup de cette façon quand j’étais d’humeur morose ou contestataire. Je fermais les yeux et me mettais à penser : « Je n’aime pas ci et je ne veux pas de ça… Cette personne ne devrait pas être comme ci… Le monde ne devrait pas être comme ça ! ». Je continuais à écouter cette espèce de démon qui n’en finissait pas de tout critiquer : le monde, vous, moi. Ensuite, je changeais de registre : « Je désire le bonheur et le bien-être… Je veux me sentir en sécurité… J’ai besoin d’être aimé ! ». Je pensais ainsi délibérément, tout à fait consciemment et j’écoutais ces pensées afin de les connaître, simplement pour ce qu’elles sont : des phénomènes mentaux qui apparaissent selon leur nature conditionnée. Faites-en donc une expérience réfléchie, formulez tous vos espoirs, vos désirs et vos critiques. Soyez-en pleinement conscients. Ainsi, vous serez en mesure de connaître le désir et de l’abandonner.

Plus vous contemplerez et examinerez l’attachement, plus claire se fera pour vous la réalisation « Le désir doit être abandonné ». Ensuite, par la pratique et la compréhension de ce que « lâcher prise » signifie, le troisième aspect de la seconde Noble Vérité est révélé : « Le désir à été abandonné ». Nous comprenons vraiment cette expérience. Ce n’est pas une compréhension théorique, mais une réalisation directe. Nous sommes conscients que le désir a été abandonné. C’est ça la pratique.


LA TROISIEME NOBLE VERITE

 

Quelle est la Noble Vérité de la Cessation de la Souffrance ?

C’est la disparition totale, la cessation de cette même convoitise ; c’est la rejeter, l’abandonner, y renoncer. Mais quels sont les prémices de cette convoitise qui doit être abandonnée et amenée à sa cessation ? Partout où se trouve ce qui paraît agréable et source de plaisir, sur ces prémices, la convoitise doit être abandonnée et menée à sa cessation.

Il y a cette Noble Vérité de la Cessation de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui s’éleva en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
Cette Noble Vérité doit être pénétrée par la réalisation de la Cessation de la Souffrance ; telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui s’éleva en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
Cette Noble Vérité a été pénétrée par la réalisation de la Cessation de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui s’éleva en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
[ SAMYUTTA NIKAYA – LVI – 11 ]

La Troisième Noble Vérité, sous ses trois aspects est la suivante : « Il y a la cessation de la souffrance, de dukkha, la cessation de dukkha doit être réalisée, la cessation de dukkha à été réalisée. »

L’objectif même de l’enseignement bouddhiste est de développer notre capacité mentale à contempler notre expérience dans le but d’abandonner nos vues erronées. Les Quatre Nobles Vérités nous enseignent comment y parvenir par le biais d’une forme d’enquête, d’une étude introspective – il s’agit de contempler nos réactions. Pourquoi est-ce ainsi ? Quelle est la cause de ceci? Il est utile de chercher à comprendre, par exemple, la raison pour laquelle les moines se rasent le crâne, ou à découvrir la signification des différentes apparences des effigies du Bouddha. Nous pratiquons la contemplation… Notre esprit ne cherche pas à prendre parti, à décider si ces choses sont bonnes ou mauvaises, utiles ou inutiles. La contemplation est plutôt une forme d’ouverture mentale qui nous permet de considérer, de nous interroger : « Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi choisit-on d’être moine ou nonne ? Pourquoi ceux-ci doivent-ils recevoir leur nourriture dans un bol ? Pourquoi donc renoncent-ils à l’argent ? Pourquoi ne peuvent-ils pas produire leur nourriture ?… » Nous arrivons ainsi à une appréciation de ce mode de vie qui a permis de sauvegarder cette tradition de génération en génération, depuis le temps de son fondateur, Gotama le Bouddha, jusqu’à nos jours.

Nous contemplons lorsque nous constatons la souffrance, lorsque nous voyons la nature du désir, lorsque nous reconnaissons que l’attachement à ce désir est souffrance. Nous avons alors la révélation de l’abandon du désir et la réalisation de la non souffrance, la cessation de la souffrance. Ce n’est que par la contemplation que l’on peut faire l’expérience de ces révélations. Il ne s’agit pas là de croyances ni d’opinions. On ne peut pas se forcer à croire, ou arriver à cette connaissance par un acte purement volontaire. Ces réalisations ne sont en fait possibles que si l’esprit est ouvert, réceptif à l’enseignement. La croyance aveugle n’est certainement pas ce qui est demandé, ni conseillé. Au contraire, l’esprit doit être disposé à contempler, apprécier et considérer.

Cette attitude mentale est très importante car c’est de cette façon que l’on peut échapper à la souffrance. Or, cela s’avère impossible pour un esprit attaché à des positions fixes et à des préjugés, qui croit tout savoir ou, à l’inverse, qui tient pour vrai tout ce que disent les autres. Seul l’esprit réceptif à ces Quatre Nobles Vérités, capable de contempler les choses – en particulier ses propres réactions – se voit offrir une telle possibilité.

Peu d’entre nous réalisent l’absence de souffrance parce que cela nécessite une forme de volonté hors du commun pour réfléchir et chercher à comprendre au-delà de ce qui s’impose comme l’évidence. Il faut posséder la motivation et le courage de vraiment observer nos propres réactions, de contempler cette expérience mentale que constitue l’attachement, d’examiner quelle en est la qualité, la coloration.

Vous sentez-vous heureux ou libre lorsque vous êtes ainsi attaché à un désir ? Est-ce une expérience qui vous rend confiant ou plutôt déprimé ? C’est à vous de répondre à ces questions. Si vous arrivez à la conclusion que l’attachement à vos désirs vous mène à plus de liberté, dans ce cas, poursuivez cette voie. Attachez-vous systématiquement à vos désirs et observez le résultat de cette attitude.

Par la pratique, j’ai pu me rendre compte que l’attachement aux désirs est synonyme de souffrance, d’insatisfaction. Il n’y a pas de doute dans mon esprit. Je vois clairement que la souffrance dont j’ai fait l’expérience au cours de mon existence était le résultat d’attachements à des objets matériels, à des idées, à des attitudes ou à des phobies. Je vois combien je me suis infligé de misères inutiles par ma seule incapacité à abandonner ces attachements, et ce pour la simple raison que je ne connaissais pas d’autre façon de vivre. J’ai grandi aux Etats-Unis, le pays de la liberté. Le bonheur y est une chose promise, mais en réalité, ce qui vous est offert, c’est le droit de vous attacher à tout ce qui se présente. Le mode de vie américain vous encourage à essayer d’emmagasiner le bonheur en accumulant une multitude de choses. A l’opposé, si vous faites une bonne utilisation des Quatre Nobles Vérités, l’attachement devient alors un objet de contemplation, une expérience qu’il s’agit de vraiment comprendre ; ainsi, la révélation, l’appréciation du non attachement se produit. Encore une fois, il ne s’agit pas d’une position philosophique, ni d’un ordre donné par votre intellect vous interdisant d’être attaché, mais simplement de la réalisation, de l’acceptation d’un état de paix, se manifestant tout naturellement en l’absence d’attachement ; cet état est également libre de souffrance.

LA VERITE DE L’IMPERMANENCE

Ici, à Amaravati, nous chantons le Dhammacakkappavattana Sutta dans sa version traditionnelle. Quand le Bouddha délivra son sermon sur les Quatre Nobles Vérités, un seul des cinq disciples présents comprit vraiment, rien qu’un seul eut une réalisation profonde. Les quatre autres furent impressionnés et pensèrent qu’il s’agissait là d’un enseignement très intéressant, mais seulement l’un d’entre eux, Kondañña, fut en mesure de comprendre exactement ce que le Bouddha leur exposait.

Des Devas étaient également présents qui écoutaient le sermon. Les Devas sont des créatures célestes appartenant à d’autres plans d’existence, de beaucoup supérieur à celui des humains. Leurs corps ne sont pas matériels et grossiers comme les nôtres, mais immatériels ; ils sont beaux, raffinés et intelligents. Eux aussi furent enchantés d’entendre un tel sermon, mais aucun ne fut libéré pour autant.

Les Ecritures nous disent qu’ils furent ravis lorsque le Bouddha réalisa l’Eveil et que leurs cris d’allégresse s’élevèrent dans les cieux quand ils entendirent l’enseignement. Ceux d’un premier niveau céleste l’entendirent et communiquèrent leur bonheur au niveau supérieur et, bientôt, tous les Devas exprimaient leur joie, jusqu’au niveau le plus élevé : le royaume de Brahma. La joie résultant de la mise en mouvement de la Roue du Dhamma résonnait dans ces multiples dimensions de l’univers et les Devas et Brahmas se réjouissaient de la nouvelle. Cependant, seul Kondañña, un des cinq disciples, réalisa l’illumination en écoutant le discours. A la fin du Sutta, le Bouddha prononça les mots « Añña Kondañña ». Añña ayant le sens de « connaissance profonde », añña Kondañña signifie donc : Kondañña, celui qui comprend.

Qu’est-ce que Kondañña avait donc compris ? Quelle était cette connaissance profonde dont le Bouddha fit l’éloge à la conclusion de son discours ? C’était que toute chose qui est apparue doit également disparaître. Au premier abord, cela ne semble pas être une connaissance particulièrement hors du commun, mais pourtant, cela implique en réalité la compréhension d’une loi universelle : tout ce qui a pour nature d’apparaître a pour nature de disparaître – en d’autres termes, on parle de quelque chose d’impermanent et dénué de substance… Par conséquent, ne vous y attachez pas, ne vous laissez pas duper par ce qui survient et passe. Ne cherchez pas à prendre refuge – refuge que vous voulez fiable et durable – dans quoi que ce soit qui a pour nature d’apparaître… car cela est également de nature à disparaître.

Si vous voulez souffrir et gaspiller votre vie, investissez votre temps et votre énergie à poursuivre des choses qui possèdent un début, un commencement. Elles vous conduiront immanquablement à la fin, à la cessation et vous ne serez pas plus sages au bout du compte. Vous continuerez à tourner en rond, esclave des mêmes vieilles habitudes et quand viendra le terme de votre existence, vous n’aurez rien appris de vraiment important.

Plutôt que de vous contenter d’y penser, contemplez profondément la loi qui suit : « Toute chose dont la nature est d’apparaître est également de nature à disparaître. » Cherchez à comprendre comment cela peut s’appliquer à la vie en général, à votre expérience vécue et vous commencerez à voir. Contentez-vous de noter : commencement… fin. Contemplez la nature des choses. C’est seulement ça, le monde des sens : des choses qui commencent et qui cessent, qui ont un début et une fin. La compréhension juste, samma ditthi, est possible au cours de cette vie même. Je ne sais pas combien de temps Kondañña vécut après ce premier enseignement du Bouddha, mais, à ce moment du discours, il réalisa l’Eveil. A cet instant précis, il eut la compréhension profonde.

J’aimerais mettre l’accent sur le fait qu’il est important de développer cette façon de contempler. Plutôt que de vous contenter de perfectionner une méthode visant à apaiser votre esprit – ce qui représente indubitablement un aspect de la pratique – cherchez à percevoir la méditation correcte comme un engagement à explorer, à enquêter avec sagesse. Cela demande l’effort courageux de regarder les choses en profondeur, sans verser dans l’auto-analyse ni établir de jugement au niveau personnel sur les raisons de votre souffrance, mais en vous engageant à vraiment cultiver la voie jusqu’à ce que vienne la compréhension profonde. Cette connaissance parfaite résulte de l’appréciation de ce schéma universel du début et de la fin. Une fois que cette loi est comprise en profondeur, on voit que toute chose lui est assujettie.

Tout ce qui est de nature à apparaître est de nature à disparaître : il ne s’agit pas là d’un enseignement métaphysique. Cela n’a pas pour but de décrire la réalité ultime – la réalité au-delà de la mort. Mais, si vous comprenez en profondeur et êtes complètement conscient que toute chose dotée d’un début possède une fin, alors vous réaliserez la réalité ultime, la vérité éternelle, immortelle. Ce dont nous parlons, donc, constitue un moyen habile pour arriver à cette réalisation ultime. Notez bien la différence, ce n’est pas une formule métaphysique, mais une formule qui peut vous guider jusqu’à la réalisation métaphysique.

LE PHENOMENE DE LA MORT ET L’EXPERIENCE DE LA CESSATION

Par la contemplation des Nobles Vérités, nous prenons conscience du cœur du problème de l’existence humaine. Nous étudions ce sens d’aliénation et d’attachement aveugle à la conscience sensorielle discriminative qui résulte de l’attachement à ce qui semble séparé et isolé dans notre expérience consciente. Nous sommes attachés aux plaisirs des sens par ignorance. Lorsque nous nous identifions à ce qui est mortel, donc condamné à disparaître, et qui, par conséquent, ne peut être véritablement satisfaisant, cet attachement même est souffrance.

Les plaisirs des sens sont tous des plaisirs éphémères. Tout ce que nous pouvons voir, entendre, toucher, goûter, penser ou ressentir a pour nature de mourir, est condamné à disparaître. Par conséquent, si nous nous attachons aux sens, nous nous attachons à la mort. Si nous n’avons pas fait ce travail de contemplation et que nous n’avons pas vraiment compris cela, nous continuons à nous attacher à ce qui est mortel avec l’espoir de repousser l’échéance pour quelque temps. Nous faisons semblant de croire que nous serons vraiment heureux avec les choses auxquelles nous sommes attachés, pour faire, en fin de compte, l’expérience de la déception, de la désillusion et du désespoir. Il se peut que nous réussissions à devenir ce que nous avons entrepris de devenir, mais cela aussi devra s’achever car nous nous attachons à une autre condition vouée à la dissolution. A ce point, avec le désir de mourir, il se peut que l’idée du suicide ou de l’annihilation semble une solution, mais la mort elle-même est une condition qui n’est pas au-delà de la mort. Quel que soit le désir, quelle que soit la catégorie à laquelle il appartient, si nous nous y attachons, nous nous attachons à la mort. Ce qui suivra, par conséquent, c’est l’expérience de la déception et du désespoir.

La dépression est une forme d’expérience de la mort au niveau mental. Tout comme le corps meurt d’une mort physique, l’esprit meurt aussi. Des états mentaux, qui ne sont que des états conditionnés, meurent et disparaissent : nous appelons ces expériences tristesse, dégoût de la vie, angoisse ou désespoir. Lorsque l’attachement est présent, si nous faisons l’expérience de l’ennui, du chagrin, de l’angoisse ou du désespoir, nous avons tendance à réagir en cherchant une autre condition éphémère qui puisse se manifester. Par exemple, si vous vous sentez déprimé, que l’envie de manger une part de gâteau au chocolat vous vient à l’esprit et que vous passez à l’acte, l’espace d’un instant, vous pouvez vous oublier, vous absorber dans le goût délicieux et sucré du chocolat. A cet instant, il y a devenir. En fait, ce que vous êtes devenu est ce plaisir conditionné par le goût du chocolat que vous trouvez délicieux. Mais vous ne pouvez pas maintenir, continuer cette expérience très longtemps. Vous avalez… et que reste-t-il ? A ce moment, il vous faut trouver autre chose. C’est ça « devenir » !

Nous sommes aveuglés, enfermés dans ce processus de devenir conditionné par les sens. Mais, par la compréhension du désir – compréhension dépourvue de jugement sur la beauté ou la laideur du monde sensuel – nous sommes en mesure de le voir tel qu’il est. La compréhension est présente. De cette façon, en mettant ces désirs de côté au lieu de nous en saisir, nous faisons l’expérience de la cessation de la souffrance, nirodha – c’est-à-dire de la Troisième Noble Vérité – qui doit être réalisée au niveau individuel. Nous contemplons la cessation. Nous prenons note – « Ceci est la cessation » – et nous savons que quelque chose a pris fin.

PERMETTRE AUX CHOSES DE SE MANIFESTER

Avant de pouvoir vraiment lâcher prise et mettre les choses de côté, il faut en prendre pleinement conscience. La méditation est un moyen de permettre au subconscient de se manifester consciemment. Toutes les déceptions, les peurs et les angoisses, tous les désirs inavoués et les ressentiments ont la possibilité de devenir conscients. Beaucoup de gens aspirent à un idéal très élevé et, par conséquent, sont parfois très déçus de leur incapacité d’être à la hauteur – de ne pas se mettre en colère, par exemple – tout ce que l’on devrait ou bien ne devrait pas être. Dans ces conditions, nous pouvons aisément créer le désir – et nous y attacher – de nous débarrasser de ces choses négatives qui ne correspondent pas à notre idéal. Ce type de désir peut sembler juste au niveau moral. Vouloir se débarrasser de pensées cruelles, de ressentiments et de jalousie paraît bon, puisqu’une personne respectable ne devrait pas les ressentir. C’est ainsi que l’on crée un complexe de culpabilité.

Si nous contemplons cela, nous prenons pleinement conscience du désir d’être à la hauteur de cet idéal et de nous débarrasser de ces tendances négatives. Nous pouvons ainsi lâcher prise : plutôt que de travailler à devenir cet individu parfait, nous laissons de côté ce désir. Ne reste qu’un esprit clair et serein. Il n’est pas nécessaire de devenir cet individu parfait, ce genre d’idéal n’étant qu’une création mentale apparaissant, puis disparaissant ; l’esprit originel reste le même.

L’idée de cessation est facile à comprendre au niveau intellectuel, mais réaliser l’expérience que constitue la cessation peut s’avérer très difficile, car cela nécessite de bien vouloir cohabiter avec ce que l’on pense ne pas pouvoir supporter. Par exemple, quand j’ai commencé à pratiquer la méditation, je m’attendais à ce que cela me rende plus gentil, plus heureux et me conduise à faire l’expérience d’états méditatifs très agréables. Mais, jamais auparavant, je n’avais connu autant de haine et de colère qu’au cours de ces deux premiers mois. Je me disais : « C’est affreux, la méditation m’a rendu pire qu’avant ! ». Mais je réussis à contempler pourquoi tant de colère et d’aversion remontaient à la surface. J’ai réalisé qu’en grande partie, ma vie consistait précisément à fuir tout cela. Lorsque j’étais un laïc, la lecture était une obsession. Où que j’aille, j’avais besoin d’avoir des livres en ma possession. Lorsque la peur ou la colère commençaient à se manifester, je prenais refuge dans un bouquin… ou alors, j’allumais une cigarette… ou bien encore je mangeais quelque chose, convaincu d’être quelqu’un de gentil, incapable de haïr les autres. Le moindre signe d’aversion ou de haine était réprimé.

C’est la raison pour laquelle, durant les premiers mois de ma vie monastique, j’avais désespérément besoin de trouver différentes activités. Je cherchais les moyens de me distraire parce que la pratique de la méditation ramenait à ma mémoire toutes sortes de choses que j’avais essayé d’oublier. Des souvenirs d’enfance, mais aussi de mon adolescence, refaisaient surface continuellement, accompagnés d’un sentiment de colère et de haine si fort qu’il devint presque intolérable. Mais je commençais à voir qu’il me faudrait supporter ces émotions : j’ai donc fait preuve de patience. C’est ainsi que toute la haine et la colère que j’avais réprimée en trente ans d’existence fit irruption, pour ainsi dire, et put se consumer et s’éteindre grâce à la méditation. C’était un processus de purification.

Pour permettre à ce processus de cessation de prendre place, nous devons être prêts à souffrir. C’est pourquoi j’insiste sur l’importance de la patience. Nous devons faire de la souffrance une expérience pleinement consciente car c’est seulement en l’accueillant que la souffrance peut prendre fin. Quand nous prenons conscience que nous souffrons physiquement ou mentalement, il convient alors de faire face à cette douleur qui est présente. Nous l’acceptons complètement, l’accueillons et la prenons comme objet de contemplation en lui permettant d’être ce qu’elle est. Cela demande d’être patient et de surmonter le désagrément d’une condition quelle qu’elle soit. Au lieu de nous enfuir, nous devons endurer l’ennui, le désespoir, le doute et la peur pour être à même de voir et de comprendre que ces conditions prennent fin.

Tant que nous ne permettons pas aux choses de cesser, nous continuons à créer du nouveau kamma qui ne fait que renforcer nos habitudes. Quand quelque chose se manifeste, nous nous en saisissons et nous l’utilisons pour fabriquer toutes sortes de créations mentales. Tout devient plus compliqué ainsi. De cette manière, ces réactions sont répétées continuellement au cours de nos vies. Tourner en rond à la poursuite de nos désirs dans l’espoir d’éviter nos peurs ne peut pas nous conduire à la paix. Nous contemplons la peur et le désir pour qu’ils cessent de nous duper : il est nécessaire de comprendre ces forces qui nous mystifient pour qu’elles arrêtent de nous tromper et soient ainsi autorisées à cesser. Le désir et la peur nous révèlent leurs qualités fondamentales : ils sont impermanents, insatisfaisants et impersonnels. Ils sont vus et compris pour ce qu’ils sont, c’est ainsi que la souffrance prend fin.

Il est vraiment très important de comprendre la différence entre cessation et annihilation – le désir qui peut se manifester de se débarrasser des choses. La cessation est la fin naturelle de toute condition qui est apparue. C’est autre chose que le désir ! Ça n’est pas une création mentale, mais l’achèvement de ce qui a commencé, la mort de ce qui est né. Par conséquent, la cessation n’a rien de personnel, elle n’est pas le résultat de la volonté de se débarrasser de choses, mais se produit lorsque l’on permet à ce qui est apparu de disparaître. Pour ce faire, on doit abandonner la convoitise. Ça ne veut pas dire rejeter ou refouler : abandonner possède plutôt ici le sens de lâcher prise, laisser de côté.

Lorsque la fin s’est produite, ce qui vient ensuite est l’expérience de nirodha : la cessation, la vacuité, l’absence d’attachement. Nirodha est un autre terme pour évoquer la réalisation de Nibbana. Lorsque vous avez permis à quelque chose de partir et de cesser, il ne reste que la paix, la sérénité.

Vous pouvez faire l’expérience de cette tranquillité lorsque vous pratiquez la méditation. Quand vous avez laissé un désir se résorber, disparaître de votre conscience, une paix profonde s’ensuit. Il s’agit de la sérénité véritable, située au-delà de la mort. Quand vous réalisez clairement cette expérience, quand vous comprenez vraiment de quoi il s’agit en l’ayant vécu, vous réalisez Nirodha Sacca, la Vérité de la Cessation : un espace dans lequel il n’y a pas d’ego, mais où règnent vigilance et clarté. La véritable signification du bonheur suprême, de la béatitude est cette paix de la conscience transcendant totalement la souffrance et l’angoisse.

Si nous ne laissons pas survenir la cessation, nous avons tendance à opérer sur la base de suppositions que nous faisons sans même en avoir conscience. Parfois, ce n’est que lorsque nous commençons à méditer que nous nous rendons compte combien tant de peur et de manque de confiance remontent à des expériences de l’enfance. Je me souviens que, lorsque j’étais un petit garçon, j’avais un très bon ami qui se désintéressa de moi et me rejeta. A la suite de cet événement, je fus vraiment déprimé pendant des mois. Cela laissa une impression très profonde dans ma mémoire. Je compris par la suite, à travers la méditation, que cet incident apparemment minime avait profondément conditionné ma relation aux autres – j’ai toujours ressenti une grande peur d’être rejeté. Je ne m’en étais pas rendu compte, jusqu’à ce que ce souvenir précis se mette à revenir continuellement au cours de la méditation. L’esprit rationnel nous dit que c’est ridicule de passer notre temps à analyser les tragédies de notre enfance. Mais, si celles-ci ne cessent de visiter notre conscience, il est possible que ce soit parce qu’elles essayent de nous dire quelque chose sur les suppositions et les conditionnements qui ont été mis en place lorsque nous étions enfant.

Si vous faites l’expérience, pendant votre méditation, de souvenirs ou de peurs obsessionnelles, au lieu de vous sentir frustré et contrarié, apprenez à les voir comme des choses qu’il convient d’accepter en votre conscience, de façon à pouvoir les laisser de côté. Vous avez la possibilité d’organiser votre quotidien afin d’éviter de voir ces choses ; ainsi, les conditions nécessaires à leur apparition sont réduites. Vous pouvez vous engager pour de grandes causes ou dans d’importantes activités ; dans ce cas, ces anxiétés et phobies non identifiées ne deviennent jamais conscientes – mais que se passe-t-il lorsque vous lâchez prise ? Le désir ou l’obsession sont mouvants et ils se déplacent vers la cessation : ils prennent fin. Par cette expérience, vous avez la révélation qu’il y a la cessation du désir. Ceci constitue le troisième aspect de la Troisième Noble Vérité: la cessation a été réalisée.

REALISATION

Ceci doit être réalisé. Le Bouddha était catégorique. C’est une vérité à réaliser, ici et maintenant. Il n’est pas nécessaire d’attendre la mort pour nous rendre compte que c’est tout à fait ainsi. Au contraire, cet enseignement s’adresse aux vivants, aux êtres humains que nous sommes. Chacun d’entre nous doit réaliser cette vérité. Je peux vous en parler et vous encourager à pratiquer, mais je ne peux pas vous obliger à la réaliser !

Ne vous dites pas qu’il s’agit là de quelque chose d’inaccessible, bien au-delà de vos capacités. Lorsque nous parlons du Dhamma, de la Vérité, nous faisons référence à quelque chose que nous pouvons voir par nous-mêmes, ici et maintenant. Nous sommes en mesure de nous tourner dans cette direction, de nous incliner dans le sens de la vérité. Nous sommes capables de prendre conscience de la réalité présente, à cet endroit précis, maintenant. C’est ça, pratiquer la pleine conscience : être éveillé, alerte et porter notre attention sur ce qui se produit. A travers la pleine conscience, nous observons le sentiment d’être une personne unique et différente des autres, nous étudions la façon dont se manifeste l’ego qui s’identifie au monde – moi et ce qui m’appartient : mon corps, mes sentiments, mes souvenirs, mes pensées, mes vues et mes opinions, ma maison, ma voiture et ainsi de suite…

J’avais une forte tendance à l’autocritique. Ainsi, lorsque la pensée « Je suis Sumedho » me venait à l’esprit, d’autres pensées de caractère méprisant suivaient, du genre « Je ne suis pas à la hauteur » – mais dites-moi, d’où viennent ces pensées et où disparaissent-elles ?… Ou, au contraire : « J’en sais beaucoup plus que vous, je suis bien plus accompli. J’ai vécu la vie de moine pendant bien des années, je suis sûr d’être meilleur que vous ! ». D’où cela vient-il et où cela se termine-t-il ?

Quand l’arrogance, la satisfaction ou le dénigrement sont présents, quoi que ce soit, faites-en l’examen, écoutez cette voix intérieure : « Je suis… ». Soyez conscient et attentif à l’espace qui précède la pensée ; puis, à la pensée elle même et prenez ensuite conscience de l’espace qui suit. Maintenez votre attention sur cet espace, ce vide à la fin. Combien de temps pouvez-vous garder votre attention sur cet espace, cette absence d’activité ? Vous pourrez peut-être entendre une sorte de vibration sonore intérieure, le son du silence, le son primordial. Quand vous concentrez votre attention sur cet objet, vous pouvez vous demander si le sentiment « Je suis » est présent. Vous vous apercevrez alors que, lorsque vous êtes vraiment vide, quand il n’y a que clarté, vigilance et attention, il n’y a pas d’ego. Il n’existe pas de sentiment de « Moi » et de « Mon ». Ma pratique est de prendre refuge dans cet état spacieux et de contempler le Dhamma : ceci est juste ce qui est. Le corps n’est ni plus ni moins que cette expérience. Je peux lui attribuer un nom ou pas, mais, pour le moment, c’est simplement ça. « Ça » n’est pas Sumedho.

Il n’y a pas de moine bouddhiste dans cet espace. « Moine bouddhiste » est simplement une convention appropriée aux lieu et heure. Quand les gens font votre éloge et disent que vous êtes extraordinaire, vous pouvez en prendre connaissance en évitant d’en faire une question personnelle ; il s’agit simplement de quelqu’un offrant son appréciation. Vous n’oubliez pas qu’en fait il n’y a pas de moine bouddhiste ici, mais seulement cette expérience immédiate. C’est simplement comme ça. Si je désire qu’Amaravati, le monastère où je vis, soit une réussite et que ça semble être le cas, je suis satisfait. Mais, si c’est un échec, si personne ne s’y intéresse, alors nous ne pouvons pas payer les factures et tout se casse la figure – c’est la catastrophe ! Mais, en fait, Amaravati n’est qu’une illusion. L’idée d’une personne à laquelle on se réfère en tant que moine bouddhiste ou celle d’un monastère appelé Amaravati ne sont que des conventions, pas une réalité suprême. A cet instant précis, les choses sont seulement comme ça, simplement telles qu’elles doivent être. Ainsi, on ne porte pas le poids d’un tel endroit sur les épaules, parce qu’on le voit clairement tel qu’il est et qu’il n’y a personne d’impliqué en réalité. De la même façon, que cela réussisse ou échoue n’a plus d’importance.

Dans la vacuité, les choses sont simplement ce qu’elles sont. Quand nous sommes ainsi conscients, nous ne sommes pas pour autant indifférents au succès ou à l’échec et résolus à ne plus rien faire. Nous pouvons décider de passer à l’action. Nous sommes tout à fait capable de juger de ce que nous pouvons accomplir : nous comprenons ce qui doit être effectué et pouvons l’exécuter correctement. Alors, toute chose fait partie du Dhamma, la réalité immédiate. Nous agissons tel que nous le faisons car nous comprenons que c’est ce qu’il convient de faire, ici et à maintenant, plutôt que de suivre des ambitions personnelles ou une peur de l’échec.

La voie qui mène à la cessation de la souffrance est celle de la perfection. Le mot « perfection » est plutôt intimidant parce que nous nous trouvons très imparfaits. En tant que personnalité, nous nous demandons comment nous pouvons ne serait-ce qu’oser considérer la possibilité d’être parfaits. La perfection humaine est un sujet dont personne ne parle jamais ; cela semble complètement impossible de concevoir la perfection chez un être humain. Pourtant, un Arahant est simplement un être humain qui a perfectionné son existence, quelqu’un qui a appris tout ce qu’il y a à apprendre en appliquant cette loi fondamentale : « Tout ce qui est sujet à l’apparition est sujet à la cessation. » Un Arahant n’a pas besoin de tout savoir sur tout ; il lui suffit de connaître et de comprendre parfaitement cette loi.

Nous utilisons notre potentiel de sagesse – « La sagesse du Bouddha » – pour contempler le Dhamma, les choses telles qu’elles sont. Nous prenons refuge dans la Sangha, c’est-à-dire ceux qui font le bien et refusent de faire le mal. La Sangha est une entité, une communauté. Il ne s’agit pas d’un conglomérat de personnalités ou de caractères différents. Le sens d’être un individu particulier, d’être un homme ou une femme, n’a pas d’importance. Cette Sangha est vue comme un Refuge. Bien que les manifestations soient toutes différentes, il existe une unité qui rend notre réalisation identique. En étant éveillés, vigilants et libérés de nos attachements, nous réalisons la cessation et demeurons dans la vacuité où nous fusionnons tous. Il n’existe pas, là, de personne. Les gens peuvent apparaître et disparaître dans cet espace, mais il n’y a pas de personne. Il n’y a que clarté, conscience, paix et pureté.


LA QUATRIEME NOBLE VERITE

 

Quelle est la Noble Vérité qui mène à la cessation de la souffrance ?

Elle n’est autre que le Noble Chemin Octuple, c’est-à-dire : la Compréhension Juste, l’Intention Juste, la Parole Juste, l’Action Juste, le Moyen d’Existence Juste, l’Effort Juste, l’Attention Juste et la Concentration Juste.

Ceci est la Noble Vérité de la Voie qui mène à la cessation de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
Cette Noble Vérité doit être pénétrée en cultivant la Voie qui mène à la cessation de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
Cette Noble Vérité a été pénétrée en cultivant la Voie qui mène à la cessation de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.
[ SAMYUTTA NIKAYA – LVI – 11 ]

La Quatrième Noble Vérité, à l’instar des trois premières, possède trois aspects. Le premier est le suivant : « Il y a le Noble Chemin Octuple – Atthangika magga – la voie qui mène hors de la souffrance. » On l’appelle également le Noble Chemin – Ariya magga. Dans le deuxième aspect, il est ajouté : « Cette voie doit être développée ». La réalisation finale, celle de l’Arahant, constitue ensuite le troisième aspect : « La voie a été pleinement développée ».

Le Chemin Octuple est présenté selon une séquence commençant avec la Compréhension Juste, autrement dit parfaite, suivie de l’Intention Juste ou encore Aspiration Juste, parfaite – Samma ditthi et Samma sankappa ; ces deux premiers éléments de la Voie sont regroupés sous le terme Sagesse – Pañña. L’Engagement à mener une existence morale – Sila – est une conséquence de Pañña et regroupe la Parole Juste, l’Action Juste et le Moyen d’Existence Juste – Samma vaca, Samma kammanta et Samma ajiva. On peut les appeler aussi Parole Parfaite, Action Parfaite et Façon Parfaite de gagner sa vie.

Ensuite, nous avons l’Effort Juste, l’Attention Juste, puis la Concentration Juste – Samma vayama, Samma sati et Samma samadhi – qui résultent naturellement de Sila. Ces trois derniers procurent l’équilibre émotionnel et concernent le cœur – en tant que centre de notre vie émotionnelle – qui peut être libéré de l’égoïsme. Par l’Effort Juste, la Compréhension Juste et la Concentration Juste, le cœur est pur, libéré de la cruauté, de l’ignorance et de la cupidité, de n’importe quelle manifestation de l’égoïsme. Lorsque le cœur est libre et purifié, l’esprit est serein. La Sagesse, Pañña – c’est-à-dire la Compréhension Juste et l’Aspiration Juste – est le fruit d’un cœur libre : ceci nous ramène au point de départ.

Les éléments du Chemin Octuple peuvent donc être regroupés, ainsi, en trois sections :

1 LA SAGESSE – Pañña
- La Compréhension Juste – Samma ditthi
- L’Aspiration Juste – Samma sankappa

2 LA MORALITE – Sila
- La Parole Juste – Samma vaca
- L’Action Juste – Samma kammanta
- Le Moyen d’Existence Juste – Samma ajiva

3 LA CONCENTRATION – Samadhi
- L’Effort Juste – Samma vayama
- L’Attention Juste – Samma sati
- La Concentration Juste – Samma samadhi

Le fait que nous les énumérions dans cet ordre ne signifie pas que ces facteurs apparaissent de façon linéaire, en séquence. En réalité, ils se manifestent ensemble.

Il est possible de parler du Chemin Octuple en disant que, premièrement, il y a la Compréhension Juste, puis l’Aspiration Juste et ainsi de suite… Mais, en réalité, présenté de cette manière, cela nous enseigne simplement à méditer sur l’importance qu’il y a d’être responsables de nos paroles et de nos actes au cours de nos vies.

LA COMPREHENSION JUSTE

Le premier facteur du Chemin Octuple est la Compréhension Juste qui est la conséquence d’avoir pénétré, d’avoir vu les trois premières Nobles Vérités. Si cette réalisation a eu lieu, alors on possède la Compréhension Parfaite du Dhamma – la vision claire que « Tout ce qui est de nature à apparaître est également de nature à disparaître ». C’est aussi simple que ça. Il n’est pas nécessaire de passer beaucoup de temps à lire et à relire « Tout ce qui est de nature à apparaître est de nature à disparaître » pour comprendre la phrase, mais cela demande pas mal de temps à la plupart d’entre nous pour réellement connaître la signification profonde de ces mots plutôt que leur simple sens conceptuel.

La vision, ou connaissance intérieure, appartient en fait au domaine de l’intuition, au-delà de celui des idées, des opinions. Il ne s’agit plus de « Je pense que je sais… », ou encore « OK, ça semble raisonnable, logique. Je suis d’accord avec ça. J’aime ces idées… ». Ce type de savoir est purement cérébral, intellectuel, alors que la connaissance intérieure est profonde. Il s’agit de quelque chose de vraiment perçu, de manière intuitive, au-delà du doute.

Cette connaissance profonde résulte des neuf réalisations précédentes. Il y a donc un enchaînement qui aboutit à la compréhension juste des choses telles qu’elles sont – c’est-à-dire que tout ce qui est de nature à apparaître est de nature à disparaître, de nature impersonnelle, dénuée de substance. Quand la Compréhension Juste est présente, vous avez lâché l’illusion de l’ego, d’une personnalité inaltérable et pourtant dépendante de conditions éphémères, mortelles – concept qui est en soi contradictoire. Le corps demeure, les sensations et les pensées subsistent, mais ils sont simplement ce qu’ils sont – la croyance que nous sommes notre corps ou nos opinions disparaît. Nous accordons de l’importance aux choses telles qu’elles sont. Nous n’essayons pas de dire que ces phénomènes n’ont aucune réalité ou qu’ils sont différents de ce qu’ils sont. Ils sont exactement ce qu’ils sont et rien de plus. Mais, quand la compréhension juste est absente, lorsque nous ne comprenons pas ces vérités, nous avons tendance à attribuer aux choses une substance, une personnalité qui n’existe que dans notre esprit. Nous croyons voir alors toutes sortes de choses et nous créons d’innombrables problèmes liés aux conditions dont nous faisons l’expérience.

L’angoisse et le désespoir qui nous affligent, nous les humains, viennent de ce qui est ajouté, créé, causé par la présence de l’ignorance au moment présent. C’est bien attristant de se rendre compte que la misère et l’angoisse de l’humanité trouvent leur source dans une illusion – une sorte d’hallucination collective. Le désespoir est vide et n’a pas de raison d’être. Quand vous voyez cela, vous commencez à ressentir une immense compassion pour tous les êtres vivants. Comment pouvons-nous haïr ou montrer de l’animosité envers quelque individu que ce soit, quand nous savons qu’il est prisonnier de l’ignorance ? C’est à cause d’un malentendu terrible que tous les êtres sont conditionnés à agir comme ils le font.

Lorsque nous méditons, nous pouvons faire l’expérience d’un niveau de paix, de tranquillité relatif au ralentissement de l’activité mentale. Si notre esprit est calme et que nous regardons une fleur, par exemple, nous la voyons telle qu’elle est. Quand il n’y a aucun attachement – rien à obtenir, rien à rejeter – si ce que nous voyons, entendons ou contactons par l’intermédiaire de nos sens est quelque chose de beau, de raffiné, dans ce cas, cette chose est vraiment belle. Nous ne sommes pas en train d’évaluer, de comparer, d’essayer de nous l’approprier, ni de la posséder ; ainsi, nous trouvons beaucoup de joie à apprécier simplement la beauté alentour, car nous n’éprouvons pas le besoin de l’utiliser à quelque fin que ce soit. Il n’y a rien à ajouter ni à supprimer.

Nous associons à la beauté une notion de pureté, de vérité et de sublimité. Il ne s’agit pas de la prendre pour un piège destiné à nous duper : « Ces fleurs sont ici pour me détourner du droit chemin ». C’est là une forme de puritanisme, la réaction d’un méditant aigri, intolérant. Si notre conscience est pure, nous pouvons apprécier la beauté d’une personne du sexe opposé sans désir de contact ni de possession. Quand la convoitise ou l’intérêt égoïste sont absents, nous pouvons nous réjouir de la beauté des autres, qu’ils soient hommes ou femmes. Il y a là honnêteté, appréciation des choses telles quelles sont. C’est la signification du mot libération – vimutti. Nous sommes libérés de ces liens qui déforment et corrompent la beauté environnante, celle du corps humain, par exemple. Nos consciences peuvent être tellement corrompues et négatives, déprimées et obsessionnelles en ce qui concerne certains phénomènes, que nous sommes incapables de les voir telles qu’ils sont. Si nous ne possédons pas la Compréhension Juste, nous voyons le monde à travers des filtres de plus en plus épais et trompeurs.

La Compréhension Juste doit être développée par la contemplation, en utilisant l’enseignement du Bouddha. Le Dhammacakkappavattana Sutta, particulièrement intéressant pour ce travail, constitue un moyen de référence utile à la réflexion. Nous pouvons également utiliser d’autres suttas du Tipitaka tels que ceux qui ont pour sujet la Loi sur l’Origine Dépendante – paticcasamuppada, un enseignement fascinant à étudier. Si vous contemplez votre expérience à travers ces enseignements, vous êtes en mesure de voir clairement la différence entre les phénomènes en tant que Dhamma et les illusions, les fabrications mentales que nous créons par habitude autour de ce qui est en réalité impersonnel. C’est pour cette raison que nous devons établir très consciemment une ferme attention aux choses telles qu’elles sont. Si la compréhension des Quatre Nobles Vérités est présente, alors le Dhamma est présent.

Avec la Compréhension Juste, toute manifestation est perçue en tant que Dhamma. Par exemple, nous sommes assis ici… ceci est Dhamma. Nous n’attribuons pas, ni à ce corps ni à cet esprit, une personnalité pourvue de toutes ses opinions et idées, de toutes les pensées et réactions conditionnées acquises par ignorance. Nous contemplons, l’attention fermement établie dans le présent : « C’est ainsi. Ceci est Dhamma ! » Nous gardons à l’esprit la compréhension que cette formation physique est simplement Dhamma. Ce n’est pas là l’ego : c’est impersonnel.

De la même façon, nous voyons la sensibilité de cette formation physique en tant que Dhamma, au lieu de la considérer comme quelque chose de personnel : « Je suis sensible !… Je ne suis pas sensible !… Tu ignores ma sensibilité !… Qui est le plus sensible ?… Pourquoi faisons-nous l’expérience de la douleur ?… Pour quelle raison Dieu a-t-il créé la souffrance ?… Pourquoi n’a-t-il pas créé uniquement le plaisir ?… Pourquoi y-a-t-il tant de tourments dans le monde ?… C’est injuste, les gens meurent et nous devons être séparés de ceux que nous aimons !… Ressentir l’angoisse est horrible… »

Il n’y a pas de Dhamma là-dedans, n’est-ce pas ? Tout est pris au niveau personnel – « Pauvre de moi ! Je n’aime pas ceci… Je ne veux pas de ça… Ce que je désire, c’est la sécurité, le bonheur, le plaisir et tout ce qu’il y a de mieux… Ça n’est pas normal que ces choses ne me soient pas données. C’est injuste que mes parents n’aient pas été des individus complètement accomplis spirituellement… C’est anormal que ceux qui nous dirigent – nos leaders politiques – ne soient pas des modèles de sagesse et de vertu… Si tout était juste, on élirait des Arahants comme Président de la République… »

Bien évidemment, j’exagère et j’essaye de faire apparaître le côté absurde de ce sentiment de « Ça n’est pas normal, ça n’est pas juste » poussé au point où l’on attend de Dieu qu’il crée tout pour nous et nous offre un bonheur inaltérable. C’est ainsi que beaucoup de gens pensent, même s’ils ne le disent pas tout haut. Mais, lorsque nous réfléchissons correctement, nous voyons : « C’est de cette façon que sont les choses. La douleur est comme ci et le plaisir comme ça. Ainsi va l’expérience consciente ! » Nous acceptons pleinement, consciemment notre expérience sensible, émotionnelle. Nous respirons. Cette attitude nous permet d’aspirer à la libération.

Quand notre réflexion s’aligne sur le Dhamma, nous contemplons notre propre humanité telle qu’elle est. Nous cessons de la considérer à un niveau personnel ou de reporter la faute sur quelqu’un d’autre si les choses ne sont pas exactement comme nous aimerions ou voudrions qu’elles soient. Les choses sont ce qu’elles sont et nous sommes tels que nous sommes. Vous pouvez vous demander pourquoi nous ne pouvons pas être tous absolument identiques – avec la même tendance à la colère, la même convoitise et la même ignorance – sans cette infinité de variations et de permutations. Cependant, même si nous réalisons que l’expérience humaine se limite à quelques phénomènes élémentaires communs, chacun d’entre nous doit faire l’expérience de son propre kamma, c’est-à-dire de toutes ses obsessions et habitudes particulières, toujours différentes – en qualité et en intensité – de celles d’une autre personne.

Pour quelle raison ne pouvons-nous pas être tous égaux, être tous dotés des mêmes attributs, et nous ressembler en tout – spécimen unique et androgyne ? Dans un tel monde, il n’existerait pas d’injustice, les différences n’auraient pas cours, tout serait absolument parfait et l’inégalité impossible. Mais, en reconnaissant le Dhamma, nous réalisons que, dans un monde où tout n’est que condition dépendant d’une infinité d’autres conditions, il n’existe pas deux choses identiques. Elles sont toutes différentes, infiniment variables et changeantes, et plus nous essayons de conformer tous ces phénomènes conditionnés à nos idées, plus nous sommes frustrés. Nous tentons de façonner l’autre et la société de façon à ce qu’ils correspondent à nos idées sur la nature et le fonctionnement des choses, mais nous finissons toujours par nous sentir spoliés. Si nous contemplons avec sagesse, nous réalisons que c’est ainsi, que ceci est la façon dont les choses doivent être, qu’il n’y a pas d’autre manière possible.

Mais il ne s’agit pas d’une attitude fataliste ou négative. Ça n’est pas du tout dire : « C’est ainsi et il n’y a rien à faire à ce sujet ! » Il s’agit, bien au contraire, d’une réponse très positive qui consiste à accepter le flot de la vie pour ce qu’il est. Même si cela diffère de ce que nous voulons, nous pouvons l’accepter et consentir à apprendre de l’expérience.

Nous sommes des êtres conscients, intelligents, capables de mémoriser ce que la vie nous apprend. Nous communiquons grâce au langage. Au cours de plusieurs millénaires, nous avons développé la raison, la logique et notre faculté d’analyse. Ce qu’il nous reste à faire, c’est comprendre de quelle façon utiliser ces capacités comme outil pour la réalisation du Dhamma, plutôt que d’en faire des acquisitions ou des problèmes personnels. Les gens qui ont développé leur faculté d’analyse finissent souvent par l’exercer à leur encontre. Ils s’enlisent dans l’autocritique et en arrivent même parfois à se détester. Cela se produit car nos facultés à discriminer ont tendance à se focaliser sur ce qui va mal. C’est de cette manière que fonctionne la discrimination : distinguer comment ceci est différent de cela. Que se passe-t-il quand vous le faites à propos de vous-mêmes ? C’est bien simple, vous échafaudez une liste entière de fautes et d’imperfections qui vous donnent le sentiment d’être un cas complètement désespéré.

Quand nous développons la Compréhension Juste, nous nous servons de notre intelligence pour réfléchir et contempler. Nous utilisons également notre capacité à être attentifs, à être réceptifs à la réalité du moment. Quand nous contemplons ainsi, nous employons simultanément notre sagesse et notre attention. Dans ce cas, nous exploitons notre capacité à analyser, à distinguer avec sagesse – vijja, au lieu d’agir sous l’influence de l’ignorance – avijja. Cet enseignement des Quatre Nobles Vérités est à votre disposition pour vous aider à utiliser, d’une manière sage, votre intelligence – votre capacité à contempler, réfléchir et penser – plutôt que de sombrer dans une spirale de convoitise, de cruauté ou d’autodestruction.

L’ASPIRATION JUSTE

Le deuxième facteur du Chemin Octuple est Samma sankappa, que l’on traduit parfois par « Pensée Juste » – l’action de penser correctement. Mais ce terme possède en fait une qualité plus dynamique qui peut être rendu par « Intention », « Attitude » ou « Aspiration ». Je préfère utiliser le mot « Aspiration » qui, d’une certaine manière, s’adapte particulièrement à ce Chemin Octuple car, lorsque nous suivons une voie spirituelle, nous aspirons à la réalisation d’un état situé au-delà de notre condition humaine.

Il importe de reconnaître que l’aspiration diffère fondamentalement du désir. Le terme pâli tanha désigne le « désir conditionné par l’ignorance », alors que sankappa signifie « aspiration non conditionnée par l’ignorance ». L’aspiration à quelque chose peut nous apparaître comme étant une sorte de désir car, en français, nous avons tendance à utiliser le mot « désir » pour toute forme d’intention – que ce soit aspirer à quelque chose ou vouloir. On peut croire que cette aspiration représente une forme de tanha qui serait le désir de devenir illuminé – mais Samma sankappa a pour source la Compréhension Juste, distinguant clairement. Il ne s’agit pas de vouloir devenir quoi que ce soit, ce n’est absolument pas le désir de devenir une personne illuminée. Avec la compréhension juste, cette façon de penser n’a plus de sens.

L’aspiration est un sentiment, une intention, une attitude, un mouvement à l’intérieur de nous-mêmes. Notre esprit s’élève, il ne sombre pas : il s’agit, en quelque sorte, de l’inverse du désespoir. Quand la Compréhension Juste est présente, nous aspirons à la vérité, à la pureté et à la compassion. La Compréhension Juste et l’Aspiration Juste – Samma ditthi et Samma sankappa – sont regroupées sous le terme Pañña – la sagesse – et constituent la première de trois sections du Chemin Octuple.

Nous pouvons observer les raisons pour lesquelles nous sommes insatisfaits, même lorsque nous ne manquons de rien. Nous ne sommes pas vraiment heureux, bien que nous ayons une belle maison, une voiture, un mariage idéal, des enfants intelligents et charmants ou encore bien d’autres choses… et nous ne le sommes sûrement pas lorsque nous ne les possédons pas !… Si nous en sommes dépourvus, nous pouvons penser : « Si seulement j’avais tout ça, alors je serais heureux ! » Mais nous ne le serions pas. La Terre n’est pas un endroit où l’on peut trouver le bonheur parfait ; croire que ça puisse être le cas est une illusion. Quand nous réalisons cela, nous n’attendons plus de la planète Terre qu’elle nous offre entière satisfaction, nous abandonnons cette exigence.

Jusqu’au moment où nous réalisons que ce monde, cette planète ne sont pas aptes à satisfaire tous nos désirs, nous continuons à lui demander : « Pourquoi ne contentes-tu pas toutes mes exigences ? ». Nous sommes comme de jeunes enfants qui tètent leur mère essayant constamment d’obtenir d’elle le maximum, exigeant qu’elle ne cesse jamais de les nourrir, de les soigner et de les rendre heureux.

Si nous étions comblés, nous ne nous poserions pas tant de questions. Cependant, nous avons, pour la plupart d’entre nous, le sentiment qu’il y a quelque chose d’autre que la terre sous nos pieds ; il y a quelque chose, au-delà de nous, que nous ne pouvons pas véritablement comprendre. Nous avons la capacité de nous interroger et de méditer sur l’existence, de contempler ce qu’elle signifie. Si vous souhaitez connaître le sens de votre vie, vous ne pouvez pas vous satisfaire de la richesse, de l’aisance et de la sécurité matérielles seules.

C’est pourquoi nous aspirons à connaître la vérité. On peut se dire qu’il s’agit là d’une sorte de désir ou d’ambition présomptueuse : « Qui donc est-ce que je crois être, à essayer de connaître la signification de la vie et de l’univers ? » Mais, pourtant, cette aspiration est là. Pourquoi la ressentirions-nous si l’entreprise était totalement impossible ? Examinez la notion de réalité suprême. L’idée d’une vérité absolue ou ultime est un concept grandement raffiné ; l’idée de Dieu, d’éternité ou d’immortalité est en fait une pensée très subtile. Nous aspirons à la connaissance de cette réalité suprême. Ça n’est pas notre animalité, nos instincts primaires qui nous portent dans cette direction – ceux-ci n’ont que faire de telles aspirations. Mais il existe, en chacun d’entre nous, un potentiel d’intelligence intuitive qui détermine cette volonté de réaliser la vérité. Cette intuition se trouve toujours présente en nous, mais nous sommes enclin à ne pas y prêter attention ; nous ne la comprenons pas. Nous avons tendance à l’écarter ou à nous en méfier – en particulier les matérialistes modernes qui la considèrent comme un fantasme sans réalité.

Pour ma part, réaliser que je n’appartenais pas vraiment à cette planète fut une grande source de réconfort et de joie. Je l’avais toujours soupçonné. Je me souviens même avoir pensé, alors que je n’étais qu’un enfant : « Je ne suis pas vraiment d’ici. » Je n’ai jamais eu le sentiment de vraiment appartenir à ce monde – même avant de devenir moine, je n’avais jamais eu le sentiment d’avoir ma place dans la société. Bien des gens prendraient simplement cela pour une quelconque névrose, mais peut-être s’agit-il de ce genre d’intuition qu’ont parfois les enfants. Quand vous êtes innocent et pur, votre esprit peut se montrer parfois très intuitif. L’esprit d’un enfant est relié à certaines forces mystérieuses de manière plus intuitive que celui de la plupart des adultes. Quand nous devenons adultes, nous sommes conditionnés à voir le monde selon des règles biens établies et nous finissons par avoir des idées très arrêtées sur ce qui est vrai ou ce qui ne l’est pas. Le sentiment d’être ce que nous sommes se développe et se solidifie sous l’influence de la société qui régit le réel et l’irréel, le bien et le mal. En conséquence, nous interprétons le monde par le biais de ces perceptions fixes. Une des choses que nous trouvons charmante, fascinante chez les enfants est qu’il ne se comportent pas encore ainsi. Ils sont toujours capables de percevoir le monde de manière intuitive.

La méditation est un moyen de déconditionner l’esprit, une méthode qui nous permet de lâcher nos opinions bien établies et nos idées fixes. D’ordinaire, nous ignorons ce qui est réel tandis que ce qui ne l’est pas reçoit toute notre attention. C’est une attitude conditionnée par l’ignorance – avijja.

La contemplation de notre aspiration humaine nous met en relation avec quelque chose de plus élevé que ce monde animal et que cette planète terre seuls. Cette connexion me semble plus convaincante que l’idée qu’il n’y a rien de plus que ça, que tout est fini une fois que nous sommes morts et enterrés. Quand nous réfléchissons et nous interrogeons sur la nature de cet univers dans lequel nous vivons, nous nous rendons compte qu’il est immensément vaste, mystérieux et incompréhensible. Toutefois, si nous nous en remettons à notre intuition, nous sommes capables d’être réceptifs à des choses que nous avions peut-être oubliées ou que nous n’avions jamais perçues auparavant ; notre esprit s’ouvre quand nous lâchons ces réactions fixes et conditionnées.

Nous pouvons avoir l’idée bien établie d’être une certaine personnalité, d’être un homme ou une femme, d’être français ou anglais. Ces choses peuvent nous paraître très réelles et nous sommes capables de nous passionner à leur sujet. Nous pouvons même parfois nous entre-tuer pour défendre des vues qui nous ont été inculquées, auxquelles nous sommes attachés et que nous ne remettons jamais en question. Sans Aspiration Juste et sans Compréhension Juste, sans Sagesse, nous ne sommes jamais en mesure d’avoir une juste perspective sur ces idées et opinions.

PAROLE JUSTE, MOYEN D’EXISTENCE JUSTE

Sila, l’aspect moral du Chemin Octuple, se compose de trois facteurs : la Parole Juste, l’Action Juste et le Moyen d’Existence Juste – ce qui signifie que nous sommes responsables de nos paroles et de nos actes. Quand je suis pleinement conscient et attentif, je m’exprime de la manière qui convient, ici et maintenant ; de la même façon, j’agis ou travaille suivant ce qui convient, ici et maintenant.

Nous nous rendons ainsi de plus en plus clairement compte que nous devons être attentifs à nos paroles ou à nos actes, sinon nous nous faisons continuellement du mal. Si vous faites ou dites quelque chose de blessant ou cruel, il y a toujours un résultat immédiat. Par le passé, il se peut que vous ayez réussi à vous distraire après avoir menti en vous occupant l’esprit avec quelque chose d’autre pour ne plus y penser. Vous pouviez oublier complètement pour un moment, jusqu’à ce que, tôt ou tard, un sentiment de culpabilité ou d’embarras ne revienne à votre conscience. Mais, lorsque nous pratiquons sila, les conséquences semblent être vécues immédiatement. Quand il m’arrive d’exagérer, par exemple, quelque chose en moi me dit : « Tu ne devrais pas abuser, soit plus modéré dans tes propos ! » J’avais pour habitude d’amplifier, d’embellir les choses, cela fait partie de ma culture : cela semble parfaitement normal, aux Etats-Unis. Mais lorsque vous êtes réellement attentif, l’effet du plus petit mensonge ou du moindre commérage se manifeste immédiatement, parce que vous êtes complètement ouvert, vulnérable et sensible. Par conséquent, vous êtes circonspect dans vos actes, vous réalisez l’importance d’être responsable de vos actes physiques et verbaux.

L’impulsion d’aider quelqu’un est un dhamma habile, une réaction saine. Si vous voyez quelqu’un s’évanouir et tomber par terre, il vous vient immédiatement à l’esprit d’aider cette personne et vous agissez en conséquence. Si vous le faites sans arrière pensée, sans aucun désir de récompense, mais simplement par compassion et parce qu’il est juste d’agir ainsi, alors il s’agit là d’un dhamma habile. Ça n’est pas du kamma personnel, ça n’est pas là votre action. Mais, si vous agissez par désir de gagner ses faveurs ou d’impressionner d’autres personnes, alors – même si l’action est celle qu’il convient de faire – vous êtes impliqué au niveau personnel et cela renforce le sentiment de « Je suis ». Quand nous faisons le bien sur une base de pleine attention et de sagesse plutôt que sur celle de l’ignorance, nos actions sont des dhammas habiles dépourvus de kamma personnel.

L’ordre monastique fut établi par le Bouddha pour que des hommes et des femmes aient le moyen de mener, au niveau moral, une vie impeccable, complètement irréprochable. Le mode d’existence d’un Bhikkhu est régi par un système complet de préceptes, le Patimokkha. Lorsque vous respectez une telle discipline, même si vous n’êtes pas très attentif à ce que vous faites ou dites, vos actions ne laissent pas de traces profondes. Il vous est interdit d’avoir de l’argent, par conséquent, vous ne pouvez pas aller où vous le souhaitez, à moins d’être invité. Vous respectez le vœu de chasteté. Comme votre repas quotidien est offert, vous ne tuez pas d’animaux. Vous ne pouvez même pas cueillir des fleurs ou des feuilles, ni faire quoi que ce soit qui troublerait le cours naturel des choses ; vous êtes complètement inoffensif. En Thaïlande, nous devions même filtrer l’eau que nous utilisions pour nous assurer qu’aucune créature vivante ne s’y trouvaient – des larves de moustique par exemple. Prendre la vie d’un être vivant, aussi insignifiant soit-il, est totalement interdit.

Cela fait maintenant vingt-cinq ans que je vis selon cette Discipline, période pendant laquelle je n’ai pas commis d’action karmique sérieuse. Quand on vit dans le respect d’un tel système de règles de conduite, on vit de façon très inoffensive, très responsable. La parole constitue sans doute la partie la plus délicate ; les habitudes verbales sont les plus difficiles à briser et à abandonner, mais elles peuvent aussi s’améliorer. Par la réflexion et la contemplation, on commence à voir le caractère malsain de proférer des idioties ou de commérer, de bavarder sans bonne raison.

Pour vous, laïcs, gagner votre vie de façon juste représente un facteur qui est développé par la connaissance des intentions motivant vos actes. Vous pouvez vous appliquer à ne pas nuire délibérément aux autres et à choisir une activité professionnelle sans conséquence négative pour qui que ce soit. Vous pouvez, par exemple, essayer d’éviter la pratique d’activités encourageant la consommation de drogues ou d’alcool, ou d’autres constituant un danger pour l’équilibre écologique de la planète.

Donc, ces trois facteurs – Parole Juste, Action Juste et Moyen d’Existence Juste – résultent de la Compréhension Juste ou encore connaissance parfaite. Nous ressentons l’envie de vivre d’une façon qui soit une bénédiction pour cette planète ou, du moins, qui soit inoffensive.

La Compréhension Juste et l’Aspiration Juste ont une influence incontestable sur ce que nous faisons ou disons. Ainsi, pañña, la sagesse, mène à sila : Parole Juste, Action Juste et Moyen d’Existence Juste. Sila se réfère à nos paroles et à nos actes ; grâce à sila, nous contenons nos pulsions sexuelles ou agressives – nous n’utilisons pas notre corps pour tuer ou voler. De cette façon, pañña et sila travaillent ensemble en harmonie parfaite.

EFFORT JUSTE, ATTENTION JUSTE, CONCENTRATION JUSTE

L’Effort Juste, l’Attention Juste et la Concentration Juste font référence au cœur de notre être en tant que centre de l’activité émotionnelle. Quand nous pensons au cœur, nous le situons au centre de la poitrine. Nous avons donc pañña – la tête, sila – le corps, et samadhi – le cœur. Vous pouvez utiliser votre corps comme une sorte de diagramme, un symbole visuel du Chemin Octuple. Pañña, sila et samadhi sont tous trois partie intégrante d’un tout, travaillant ensemble à la réalisation et se supportant mutuellement comme un tripode. Aucun ne domine les autres pas plus qu’il n’exploite ou ne rejette quoi que ce soit.

Ils travaillent ensemble : la Sagesse, résultant de la Compréhension Juste et de l’Intention Juste, puis la Moralité, formée de la Parole Juste, de l’Action Juste et du Moyen d’Existence Juste, et enfin la Concentration procédant de l’Effort Juste, de l’Attention Juste et la Concentration Juste – c’est-à-dire un esprit équilibré, paisible et serein sur le plan émotionnel. La sérénité décrit un état où les émotions sont égalisées, harmonisées. Elles ne sont pas instables. Il règne un sens de joie intense, de tranquillité ; l’intellect, les instincts et les émotions sont en parfaite harmonie. Ils s’entraident, se soutiennent mutuellement. Ils ne rivalisent plus les uns avec les autres et ne nous portent plus vers les extrêmes ; pour cette raison, nous commençons à ressentir une paix très profonde. Ce sentiment de bien-être, d’absence de peur et d’anxiété est le fruit de la pratique du Chemin Octuple, un sentiment d’équilibre et de stabilité émotionnelle. L’anxiété, le stress et les conflits émotionnels laissent place à un sentiment de bien-être intense. Il y a clarté ; il y a paix, calme, connaissance. Cette réalisation du Chemin 0ctuple doit être développée ; ceci est bhavana. Nous utilisons le terme de bhavana qui signifie « développement ».

ASPECTS DE LA MEDITATION

Cet équilibre émotionnel est développé par la pratique de la concentration et de la pleine attention, les deux aspects indissociables de la méditation bouddhiste. Par exemple, au cours d’une retraite, vous pouvez faire l’expérience de passer une heure à pratiquer la méditation de type samatha, dans laquelle vous concentrez simplement votre attention sur un objet – comme, par exemple, la sensation de la respiration. Ramenez constamment cette sensation à la conscience et maintenez-la de façon à ce qu’elle aie une continuité de présence dans votre esprit.

De cette manière, vous vous tournez vers ce qui se passe réellement dans votre propre corps, au lieu d’être attiré vers l’extérieur par des objets contactés par vos sens. Si vous n’avez aucun refuge intérieur, vous vous aventurez constamment à l’extérieur pour vous absorber dans des livres, de la nourriture et toutes sortes de distractions. Mais ce mouvement incessant de l’esprit est épuisant. Au contraire, la pratique consiste à observer la respiration, ce qui signifie que vous devez rester centré et ne pas suivre les tendances à chercher quelque chose en dehors de vous-même. Vous devez établir fermement votre attention sur la respiration de votre propre corps et concentrer votre esprit sur cette expérience. Quand la concentration est vraiment établie, vous devenez littéralement cette sensation, cette impression même. Quel que soit l’objet dans lequel vous vous absorbez, vous devenez cela pour un certain temps. Quand vous êtes vraiment concentré, vous êtes devenu cette condition très paisible. Vous êtes devenu tranquille. C’est ce que nous appelons le processus de devenir. La méditation de type samatha est un processus de devenir.

Mais cette tranquillité, si vous l’analysez, n’est pas vraiment satisfaisante. Elle est imparfaite parce qu’elle dépend d’une technique, du fait d’être attaché et absorbé dans quelque chose qui a un début et une fin. Si vous devenez quelque chose, ce ne peut être que temporairement, car le devenir est une chose changeante. Ça n’est pas une condition permanente. De façon logique, si vous êtes devenu quelque chose, le processus s’inversera : vous arrêterez d’être cela. Ça n’est pas une réalité ultime. Peu importe le niveau de concentration que vous pouvez atteindre, il sera toujours un phénomène conditionné et insatisfaisant. La méditation de type samatha peut vous mener à des états de tranquillité et de bien-être très profonds, mais ces expériences prennent toutes fin, aussi plaisantes soient elles.

Maintenant, si vous utilisez cet état de calme pour pratiquer la méditation vipassana – qui consiste simplement à demeurer attentif et laisser les choses suivre leur cours naturel, en acceptant le caractère fondamentalement imprévisible de cette expérience – le résultat est la conscience d’un état de paix intérieure. Cette paix est d’une autre qualité que la tranquillité résultant de samatha, parce qu’elle est parfaite, complète. La quiétude issue de la méditation samatha possède, quant à elle, quelque chose d’imparfait ou d’insatisfaisant, même dans des états méditatifs très raffinés et sereins. La réalisation de la cessation, lorsque vous cultivez cette expérience et que vous la comprenez de mieux en mieux, vous confère la véritable paix, l’absence d’attachement, Nibbana.

Samatha et Vipassana sont donc les deux aspects de la méditation. Le premier développe des états de concentration de l’esprit sur des objets raffinés, la conscience devenant ainsi elle-même raffinée. Mais être extrêmement raffiné, avoir un intellect brillant ainsi qu’une prédilection pour ce qu’il y a de plus beau contribue à rendre insupportable toute chose un peu grossière, à cause de l’attachement à ce qui est délicat. Les gens qui ont dédié leur existence à la poursuite du raffinement sont certains de trouver la vie très frustrante et angoissante quand ils ne peuvent plus maintenir de tels critères.

RATIONALITE ET EMOTION

Lorsque l’on est attaché à la pensée rationnelle, aux idées et aux concepts, on tend alors à mépriser les émotions. Vous pouvez prendre conscience de ce penchant si, lorsque vous commencez à sentir quelque émotion, vous réagissez en vous disant « Je n’en veux pas. Je ne vais pas l’accepter ! » Vous n’aimez pas vous sentir ému car vous avez tendance à préférer vous réfugier dans le domaine ordonné et rassurant de l’intelligence et de la raison. L’esprit trouve une grande satisfaction dans son habileté à être logique et raisonnable, dans sa capacité à rendre les choses contrôlables par la raison. Tout semble si clair et si net, précis comme une formule mathématique, alors que les émotions, elles, sont plutôt chaotiques, n’est-ce pas? Elles ne sont pas raisonnables, elles ne sont pas ordonnées et sont difficilement contrôlables.

Par conséquent, beaucoup d’entre nous ont tendance à ressentir du mépris, de l’aversion pour leurs émotions. Elles nous font peur. Beaucoup d’hommes, en particulier, sont très intimidés et effrayés par leurs émotions car on leur a inculqué l’idée, par exemple, qu’un homme ne pleure pas. Quand j’étais enfant, comme à la plupart des garçons de ma génération, on m’a fait comprendre que les garçons ne versent pas de larmes. Par conséquent, j’essayais de vivre selon ces conventions que les garçons devaient respecter. On me disait : « Tu es un garçon » et j’essayais de me conformer à ce que mes parents me demandaient d’être. Les idées prévalant dans notre société influencent notre esprit ; c’est la raison pour laquelle nous trouvons certaines émotions très embarrassantes. Ici, en Angleterre, les gens les considèrent généralement comme très gênantes. Si vous vous montrez un peu trop ému, ils ont tendance à penser que vous êtes italien ou de quelque autre nationalité.

Si vous êtes très rationnel et que vous avez tout compris intellectuellement, le résultat est que vous ne savez que faire quand les gens expriment leurs émotions. Si quelqu’un se met à pleurer, vous vous demandez ce que vous devez faire. Peut-être lui direz-vous : « Allons, ressaisis-toi, tout est OK, mon vieux. Tout ira bien, il n’y a pas de raison de pleurer ! » Si vous êtes très attaché à la raison, vous aurez probablement tendance à utiliser la logique pour écarter ces démonstrations de sensibilité ; mais les émotions ne répondent pas à la logique. Souvent, elles réagissent lorsqu’elles sont confrontées à la raison, mais elles ne lui obéissent pas. Les émotions sont, par nature, des choses sensibles et la façon dont elles fonctionnent nous échappe parfois complètement. Si nous n’avons pas étudié ou essayé de comprendre cet aspect de notre existence, si nous ne nous sommes pas vraiment épanouis et si nous n’avons pas accepté notre sensibilité, alors les émotions nous semblent très effrayantes et dérangeantes. Nous ne savons pas de quoi il retourne car nous avons rejeté cet aspect de notre être.

A l’occasion de mon trentième anniversaire, je me suis rendu compte que je manquais totalement de maturité sur le plan émotionnel. Ce fut une date importante dans ma vie. Je réalisai que j’étais un homme pleinement arrivé à l’état d’adulte, mûr dans le sens où je ne pouvais plus me considérer comme un gamin, mais que, dans certaines situations, je réagissais comme si je n’avais guère plus de six ans. Je n’avais pas tellement grandi, effectivement mûri à ce niveau. Même si j’étais capable de sauver les apparences et de me conduire en homme mûr en société, il m’arrivait souvent de ne pas avoir du tout le sentiment de l’être. J’avais de fortes tendances émotionnelles et certaines phobies n’étaient pas résolues. Cela devenait évident que je devais faire quelque chose à ce sujet car l’idée de vivre le reste de ma vie dans un tel état de sous-développement émotionnel était une perspective plutôt déprimante.

C’est pourtant à ce stade que beaucoup de gens restent bloqués. Par exemple, la société américaine ne nous permet pas de nous développer sur ce plan, de devenir adulte à ce niveau. Elle ne reconnaît pas du tout ce besoin et, par conséquent, n’offre pas aux hommes de rites de transition. C’est une civilisation qui ne prévoit pas ce type d’introduction au monde des adultes ; en fait, on s’attend à ce que vous soyez immature toute votre vie. Vous devez agir en personne adulte, mais être vraiment adulte n’est pas ce qu’on vous demande. Le résultat est que très peu de gens le sont. Les difficultés émotionnelles ne sont pas comprises ou résolues, les tendances infantiles sont simplement réprimées plutôt qu’amenées à maturité.

La méditation nous offre cette possibilité de mûrir sur le plan émotionnel. Un niveau de maturité idéal serait Samma vayama, Samma sati et Samma samadhi, c’est-à-dire l’Effort Juste, l’Attention juste et la Concentration Juste. Ceci doit être contemplé, ça n’est pas quelque chose que l’on trouve dans les livres. La maturité émotionnelle parfaite comprend l’Effort Juste, l’Attention Juste et la Concentration Juste. Elle est présente lorsque nous ne sommes pas empêtrés dans toutes sortes de fluctuations et de vicissitudes, lorsque nous sommes équilibrés et clairs, capables d’être réceptifs et sensibles.

LES CHOSES TELLES QU’ELLES SONT

Avec l’Effort Juste, il peut se manifester une sorte d’acceptation détendue de la situation, au lieu de la panique engendrée par la pensée qu’il nous incombe de mettre tout le monde sur le droit chemin, de tout arranger et de résoudre tous les problèmes. Nous faisons de notre mieux, mais nous comprenons que ce n’est pas à nous de tout régler.

A une époque, lorsque j’étais à Wat Pah Pong avec Ajahn Chah, j’avais pu constater que beaucoup de choses allaient de travers au monastère. Je suis donc allé voir Ajahn Chah et lui expliquai : « Vénérable, telle et telle chose ne vont pas comme il faut ; vous devez faire quelque chose pour résoudre ces problèmes ! ». Il me regarda et me répondit : « Oh, tu souffres beaucoup, Sumedho, tu souffres beaucoup. Ça changera !… ». Je songeai : « Il s’en moque ! Il a dévoué sa vie à ce monastère et il le laisse péricliter ! ». Mais il avait raison. Quelque temps après, la situation commença à s’améliorer et, juste en laissant le temps faire les choses, les gens furent en mesure de voir les erreurs qu’ils commettaient. Il est parfois nécessaire de laisser les choses se dégrader pour que les gens puissent en faire l’expérience. C’est ainsi qu’on peut apprendre à éviter de suivre le même chemin.

Vous voyez ce que je veux dire ? Quelquefois, les situations que nous vivons au cours de l’existence sont simplement « comme ça ». Il n’y a rien que nous puissions faire, si ce n’est de leur permettre d’être ainsi ; même si elles ne font que s’aggraver, nous acceptons qu’elles s’aggravent, nous les laissons suivre leur cours. Mais cela n’est pas là une attitude fataliste ou négative ; c’est une forme de patience, c’est être disposé à supporter une situation et lui permettre de changer naturellement plutôt que d’essayer, de façon égocentrique et volontaire, de remettre tout en place, de tout épurer par aversion et dégoût pour ce qui est confus et chaotique.

Le résultat d’une telle attitude, est que, si le cours des choses nous contrarie et nous met à l’épreuve, nous ne sommes pas continuellement vexés, blessés ou déçus par les événements, ni déprimés ou démolis par ce que les autres disent ou font. Je connais une personne qui a tendance à tout dramatiser. Si quelque chose va mal, ce jour-là, elle dira : « Je suis absolument et complètement détruite », même si elle n’a fait l’expérience que d’un problème mineur. Cependant, son habitude est d’exagérer dans une mesure telle qu’une chose apparemment insignifiante peut lui saper le moral pour toute la journée. Si nous réagissons de la sorte, nous devrions nous rendre compte qu’il y a là un grand déséquilibre et que des événements aussi insignifiants ne devraient pas produire un tel effet.

Je me suis rendu compte que j’étais très susceptible, alors j’ai fait vœu de me défaire de cette tendance. J’avais remarqué que je pouvais aisément être offensé par des petits riens, des actes insignifiants, intentionnels ou pas. Nous pouvons observer comme il est facile de nous sentir froissés, vexés, troublés ou soucieux – combien quelque chose en nous essaye sans cesse de se montrer gentil, mais se sent toujours un peu offensé par ceci et un peu blessé par cela.

A la réflexion, vous pouvez voir que le monde est ainsi ; c’est un domaine sensible. Sa nature n’est pas de chercher à vous apaiser sans cesse et à faire en sorte que vous vous sentiez heureux, sécurisé et positif. La vie présente maintes occasions d’être offensé, choqué, blessé ou anéanti. C’est la vie. Il en va ainsi. Si quelqu’un parle en haussant le ton, cela vous affecte. Mais ensuite, l’esprit peut en faire toute une histoire et s’en offusquer : « Oh, c’était vraiment blessant qu’elle me dise ça ; vous savez, ce n’était pas un ton très agréable. Je me suis senti vraiment choqué. Je n’ai jamais rien fait qui puisse la blesser ». Notre tendance à proliférer mentalement se manifeste ainsi, n’est-ce pas ? ! – vous avez été bouleversé, blessé ou offensé ! Mais, par la suite, à bien examiner cela, vous réalisez qu’il s’agit seulement de sensibilité.

Quand vous contemplez de cette manière, vous n’êtes pas en train de tenter de ne pas ressentir les émotions. Si quelqu’un vous adresse la parole de façon agressive, par exemple, ça ne veut pas dire que vous ne devez rien éprouver du tout. Nous ne nous efforçons pas d’être insensibles. Nous essayons plutôt de ne pas interpréter la situation de façon erronée, ce qui est automatiquement le cas si nous prenons les choses au niveau personnel. Etre équilibré au niveau émotionnel signifie que, si l’on vous tient des propos blessants, vous êtes capable de les recevoir. Vous possédez la force et l’équilibre émotionnels nécessaires pour ne pas vous sentir blessés, vexés ou déstabilisés par les événements de la vie.

Si l’on est toujours froissé, offensé par l’existence, il devient nécessaire de s’enfuir, de se cacher ou, encore, de vivre en compagnie de flatteurs obséquieux qui nous disent : « Vous êtes merveilleux !… – Vraiment ?… – Oui, vous l’êtes !… – Vous le dites pour me faire plaisir, n’est-ce pas ?… – Non, non, je le pense vraiment !… – Cette personne, là-bas, ne pense pas, elle, que je suis quelqu’un de merveilleux !… – Oh, c’est un idiot !… – C’est bien ce que je pense !… ». C’est comme l’histoire de l’empereur et de ses vêtements neufs, n’est-ce pas ? Il vous faut trouver un environnement sur mesure où tout est conçu pour vous rassurer et vous sécuriser, qui soit sans aucune menace.

HARMONIE

Quand l’Effort Juste, l’Attention Juste et la Concentration Juste sont présents, alors la peur est absente. Il y a absence de crainte car il n’y a rien d’effrayant. Nous avons le courage de faire face et de ne pas interpréter les choses de façon erronée. Nous avons la sagesse de réfléchir intelligemment et de contempler la vie. Mener une existence morale nous procure un sens de sécurité et de confiance proportionnel à la force de notre engagement, de notre détermination à faire ce qui est juste et à éviter tout geste ou propos qui soit immoral. Ainsi, la pratique forme un tout qui constitue une voie de développement. C’est un chemin parfait puisque tout contribue à soutenir et à aider au développement de la voie : le corps, notre nature émotionnelle – l’aspect sensible de notre nature, les sentiments – et l’intelligence sont tous trois en parfaite harmonie et se soutiennent les uns les autres.

Sans cet équilibre parfait, notre nature instinctive peut nous entraîner dans n’importe quelle direction. Si nous n’avons pas d’engagement moral, alors les forces instinctives peuvent prendre le contrôle. Si, par exemple, nous suivons nos pulsions sexuelles, sans aucune référence à un code moral, alors, nous commettons toutes sortes d’actions qui auront pour résultat le dégoût de nous-mêmes. L’adultère, la débauche et les maladies transmises sexuellement sont la norme, ainsi que tout ce que notre nature instinctive peut engendrer de perturbation et de confusion quand elle n’est pas maintenue dans les limites de la moralité.

Nous pouvons utiliser notre intelligence à tricher ou bien mentir, n’est-ce pas ? Mais, quand nous avons un fondement moral, nous sommes guidés par la sagesse et par notre aptitude à rester attentifs au moment présent ; cela conduit à l’équilibre et à la force sur le plan émotionnel. Cependant, nous n’utilisons pas la sagesse pour supprimer la sensibilité. Nous ne cherchons pas à dominer nos émotions par la pensée et par la répression de notre nature émotionnelle. C’est ce que nous avons tendance à faire en Occident : nous avons utilisé notre pensée rationnelle comme nos idéaux pour dominer et éliminer nos émotions et, ainsi, devenir insensibles à ce qui nous entoure, à la vie comme à nous-mêmes.

Cependant, par la pratique de sati – l’attention soutenue – et de la méditation vipassana, l’esprit est totalement réceptif et ouvert, ce qui lui confère cette plénitude lui permettant de tout accueillir. Parce qu’il est ouvert, l’esprit est aussi en mesure de s’observer, de contempler ses propres réactions. Si vous concentrez votre attention en un point, votre esprit perd cette capacité à contempler – il est absorbé dans l’objet de votre concentration et conditionné par la qualité de cet objet. La capacité de l’esprit à se contempler est possible grâce à l’attention soutenue et entière, complète. Vous ne cherchez ni à filtrer, ni à sélectionner. Vous prenez simplement note que tout ce qui apparaît disparaît. Vous contemplez que, si vous êtes attaché à quelque chose qui se forme, cela ne l’empêche pas de s’achever. Vous observez que, même si elle semble attirante dans sa phase de commencement, cette chose suit un processus de changement qui la mène à la cessation. Alors, son pouvoir d’attraction diminue et nous devons trouver quelque chose d’autre dans lequel nous absorber Une des conséquences de notre humanité est que nous devons toucher la terre, pour ainsi dire, accepter les limitations inhérentes à cette forme humaine et à la vie sur cette planète. Si nous procédons ainsi, développer la voie qui mène à la fin de la souffrance ne consiste pas à nous extraire de notre expérience d’homme en nous réfugiant dans des états de conscience raffinés mais, au contraire, grâce à l’attention soutenue et réceptive, à embrasser la totalité de cette expérience – y compris les moments les plus divins. Ainsi, le Bouddha indiquait le chemin vers une réalisation totale plutôt qu’une échappatoire temporaire dans la beauté et le raffinement. C’est ce que veut dire le Bouddha lorsqu’il désigne le chemin du Nibbana.

LE CHEMIN OCTUPLE COMME MOYEN DE CONTEMPLER

Sur ce Chemin Octuple, les huit branches fonctionnent comme huit jambes qui vous permettent d’avancer. Il ne s’agit pas d’une progression linéaire comme « un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit » ; en réalité, chacune influence les autres. Vous ne commencez pas par développer pañña pour pouvoir ensuite, lorsque vous avez pañña, purifier sila, puis, une fois sila développé, avoir alors samadhi, etc… C’est ainsi que nous avons tendance à penser, n’est-ce pas ? Il nous faut atteindre la première étape, puis la deuxième et, ensuite, la troisième ! En réalité, au niveau de l’expérience vécue, le développement du Chemin Octuple consiste en une réalisation momentanée, les éléments formant un tout. Les différents aspects s’entraident et leur réunion forme les conditions nécessaires au processus de développement ; ça n’est pas un processus linéaire – bien que nous puissions être enclin à penser cela parce que nous ne pouvons avoir qu’une pensée à la fois.

Tout ce que j’ai dit au sujet du Chemin Octuple et des Quatre Nobles Vérités ne constitue qu’un guide pour votre propre contemplation. Ce qui est véritablement important, c’est que vous compreniez en quoi cela consiste en tant qu’activité, plutôt que de vous saisir des idées ou concepts que j’ai pu décrire. Il s’agit d’un processus d’établissement du Chemin Octuple dans votre esprit, qui utilise l’enseignement comme moyen de contemplation afin que vous puissiez considérer ce qu’il signifie réellement. Ne vous contentez pas d’être sûr de savoir parce que vous avez mémorisé que Samma dithi signifie « Compréhension Juste » ou que Samma sankappa veut dire « Pensée Juste ». Ce ne sont là que de simples connaissances, des choses comprises au niveau intellectuel. Quelqu’un d’autre pourrait vous contredire par : « Je pense que Samma Sankappa veut dire… », et vous de répliquer : « Pas du tout ! Dans le livre, c’est écrit noir sur blanc : « Pensée Juste ». Tu te trompes complètement ! » Ça n’est pas cela, la contemplation.

Nous pouvons traduire Samma sankappa par les mots « Pensée Juste », mais aussi « Attitude Juste », ou encore « Intention Juste » ; nous pouvons ainsi chercher à comprendre quelle est l’expérience que ces expressions décrivent. Nous avons la possibilité d’utiliser ces indicateurs comme des outils pour contempler et interpréter correctement plutôt que de penser que ce sont des vérités absolues que nous devons accepter de manière conformiste, toute modification d’interprétation constituant une hérésie. Parfois, notre esprit fonctionne de cette manière rigide, mais nous essayons de transcender cette façon de penser en développant un esprit plus flexible, capable de contempler un objet sous des angles différents, à même d’observer, de considérer et de s’interroger.

Mes propos ont pour but d’encourager chacun d’entre vous à faire preuve de suffisamment de courage pour considérer avec sagesse la nature des choses, au lieu d’attendre que quelqu’un vous dise si vous êtes prêts à réaliser l’éveil. En fait, l’enseignement Bouddhiste vous invite à être éveillé maintenant, plutôt que faire quoi que ce soit pour devenir éveillé. L’idée que vous devez faire quelque chose pour devenir éveillé ne peut venir que d’une compréhension incorrecte. Cela voudrait dire que l’éveil n’est qu’une condition dépendant de quelque chose d’autre – ça ne peut donc pas être l’éveil. Il ne s’agit que d’une perception de l’éveil. Quoi qu’il en soit, je ne fais pas référence à un certain genre de perception, mais à une attitude qui consiste à être attentif à la réalité du moment présent. C’est cela même que nous examinons : nous ne pouvons pas encore observer demain et nous ne pouvons que nous souvenir d’hier. La pratique de l’enseignement bouddhiste est très immédiate, regardant les choses telles qu’elles sont, elle ne concerne que l’ici et maintenant.

Comment le faire ? D’abord, nous devons prendre conscience de nos doutes comme de nos peurs et les contempler attentivement car, en réalité, nous sommes si attachés à nos vues et à nos opinions qu’elles nous conduisent à douter de ce que nous faisons. On peut développer une confiance erronée en croyant être éveillé. Mais la certitude d’être éveillé comme celle de ne pas l’être sont toutes deux des illusions. Ce que je cherche à mettre en évidence, c’est qu’il s’agit d’être libéré plutôt que d’y croire, plutôt que de créer, de fabriquer une idée. Pour vivre cette expérience, il est nécessaire d’être ouvert, réceptif à la façon dont les choses se manifestent.

Nous commençons avec le moment présent, avec les choses telles qu’elles sont maintenant – la respiration de notre propre corps, par exemple. Quel est le rapport avec la Vérité, avec l’Eveil ? Suis-je libéré en observant ma respiration ? Plus vous essaierez d’y penser et de comprendre intellectuellement de quoi il s’agit, plus vous serez dans l’incertitude. Tout ce que nous pouvons faire, dans la situation où nous nous trouvons, est d’abandonner, de mettre de côté l’ignorance. C’est cela la pratique des Quatre Nobles Vérités et le développement du Chemin Octuple.


GLOSSAIRE

Ajahn : « enseignant » en Thaïlandais ; souvent utilisé dans un monastère pour s’adresser aux moines qui sont dans les ordres depuis dix ans ou plus. Ce mot peut être également épelé « Achaan » (ainsi que de plusieurs autres façons, toutes dérivées du mot pali acariya – érudit, enseignant, maître, guide).

Bhikkhu : « mendiant vivant d’aumône » ; le terme pour un moine bouddhiste qui vit de l’aumône et selon des préceptes de conduite qui définissent une vie de renoncement et de moralité.

Bouddha rupa : une représentation du Bouddha.

Origine Dépendante : Analyse en terme de facteurs ou de conditions telles que l’ignorance et le désir, qui forment le phénomène d’apparition de la souffrance. Ce phénomène prend fin lorsque ces conditions disparaissent.

Dhamma (Dharma, en sanskrit) : Ecrit avec une minuscule, dhamma désigne une chose ou un phénomène lorsque ceux-ci sont vus en tant que manifestations universelles d’une loi naturelle, plutôt qu’en tant qu’attributs personnels. Ecrit avec une majuscule, Dhamma se réfère à l’enseignement du Bouddha tel qu’on le trouve dans les Ecritures, ou à la Réalité Ultime vers laquelle il dirige.

Kamma (Karma, en sanskrit) : Action intentionnelle ou cause initiée ou réitérée par une impulsion habituelle, volition. L’usage populaire couvre également l’aspect résultant ou effet de l’action, bien que le terme approprié pour cet aspect du résultat ou effet soit Vipaka

Jour d’Observance (en pali : Uposatha) : Journée à caractère sacré, ou sabbatu, qui correspond au changement de lune, tous les quinze jours. Selon la tradition, c’est le jour où les bouddhistes renouvellent leur engagement à respecter les préceptes et à suivre l’enseignement.

Tipitaka : Traduction littérale : les trois paniers. Recueil des écritures bouddhistes classées en Suttas (discours), Vinaya (discipline ou apprentissage) et Abhidhamma (analyse psychologique).

 

source : http://dhammasukha.free.fr