Quelques conseils pour la lecture des suttas – Par John Bullitt

Posté le 27 août 2008

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Le Canon Pali comprend plusieurs milliers de Sutta (discours), dont plus de 700 sont désormais disponibles en traduction anglaise sur Access to Insight Lorsqu’on fait face à une telle quantité de richesses, trois questions viennent naturellement à l’esprit :
Pourquoi devrais-je lire les Sutta?
Quels Sutta devrais-je lire?
Comment devrais-je les lire?
Il n’y a pas de réponses universelles et définitives à ces questions; en fin de compte, il faudra que vous trouviez les vôtres. Néanmoins, je vous offre ici quelques idées, suggestions, et conseils que j’ai moi-même trouvé utiles au cours des ans, dans ma propre exploration des Sutta. Peut-être vous seront-ils utiles à vous aussi.

 

Pourquoi devrais-je lire les Sutta?
Ils sont la source première des enseignements du bouddhisme Theravada.
Si vous êtes intéressé par l’exploration des enseignements du bouddhisme Theravada, alors le Canon Pali — et les Sutta qu’il comprend — est la bonne direction vers laquelle se tourner pour un avis et un soutien d’autorité. Pas besoin de vous préoccuper de savoir si les Sutta ont été ou pas vraiment prononcés par le Bouddha historique (personne ne pourra jamais le prouver ni dans un sens ni dans l’autre). Gardez simplement à l’esprit que les enseignements qu’ils contiennent ont été pratiqués — avec un succès apparent — depuis plus de 2600 ans. Si vous voulez savoir si ces enseignements fonctionnent ou pas, alors étudiez les Sutta, mettez leurs enseignements en pratique et découvrez par vous-même.

 

Ils constituent un corps d’enseignements complet.
Les enseignements des Sutta, pris dans leur ensemble, présentent une carte routière complète au voyageur de la Voie, depuis son état actuel de maturité spirituelle jusqu’à l’objectif final. Quel que soit votre état actuel (sceptique non engagé, dilettante, pratiquant laïc dévot, ou moine ou nonne célibataire), il y a quelque chose dans les Sutta pour vous aider à progresser d’un pas de plus sur la voie, vers le but. Plus vous lirez le Canon Pali, moins vous risquez de ressentir le besoin d’emprunter des enseignements à d’autres traditions spirituelles, étant donné que les Sutta contiennent pratiquement tout ce que vous devez savoir.

 

Ils constituent un corps d’enseignements auto-consistant.
Les enseignements dans le Canon sont en très grande partie auto-consistants, caractérisés par un seul goût – celui de la libération. Cependant, à mesure de votre parcours au travers des Sutta, il est possible que, de temps en temps, vous tombiez sur des enseignements qui remettront en question — voire contrediront carrément — votre présente compréhension du Dhamma. En réfléchissant profondément sur ces pierres d’achoppement, les conflits se résolvent au moment où pointe un nouvel horizon de l’entendement. Par exemple, vous pourriez conclure à la lecture d’un Sutta que votre pratique devrait être d’éviter tout désir. Mais à la lecture d’un autre, vous apprendrez que le désir lui-même est un facteur nécessaire de la Voie. Ce n’est qu’après réflexion qu’il deviendra clair que ce à quoi le Bouddha veut en venir, c’est qu’il y a différentes sortes de désirs, et que certaines choses valent vraiment la peine d’être désirées — en particulier l’extinction de tout désir ! Quand vous en arrivez là, votre entendement prend une nouvelle expansion dans un territoire qui peut facilement inclurre les deux Sutta, et l’apparente contradiction s’évapore. Au fil du temps, vous apprenez à reconnaître ces “conflits” apparents non plus en tant qu’inconsistance entre les Sutta eux-mêmes, mais en tant qu’indication que les Sutta vous ont amenés jusqu’à une des limites de votre propre entendement. A vous de dépasser cette limite.

 

Comment devrais-je lire un Sutta?
*Il n’existe pas de traduction “définitive”.
N’oubliez pas que le Canon Pali a été transmis en pali, et pas en anglais ni en français. Jamais, dans ses enseignements, le Bouddha n’a parlé de “souffrance” ou “d’Eveil”; pour cela il employait les mots « dukkha » et « nibbana ». Gardez aussi en tête que chaque traduction a été filtrée et produite par un traducteur — quelqu’un qui est inextricablement inscrit dans sa propre culture à un moment particulier dans le temps, et dont l’expérience et l’entendement colorent inévitablement sa traduction. (Les traductions britanniques des Sutta de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle nous paraissent souvent mornes et lourdes, aujourd’hui; dans cent ans, ces traductions que nous apprécions aujourd’hui paraîtront sans le moindre doute tout aussi archaïques.) La traduction, tout comme les tentatives du cartographe à projeter la terre ronde sur une feuille plate de papier, est un art imparfait.
Il vaut probablement mieux ne pas vous sentir trop à l’aise avec une traduction en particulier, que ce soit celle d’un mot ou de tout un Sutta…/…Rappelez-vous que toute traduction n’est qu’une béquille, pratique mais provisoire, dont vous devrez vous servir jusqu’à ce que vous puissiez en arriver à une compréhension de première main des idées qu’elle décrit.
Si vous êtes vraiment sérieux dans votre entendement de ce dont parlent les Sutta, il faudra que vous retroussiez vos manches et que vous appreniez le pali. Mais il y a encore mieux: lisez les traductions et mettez les enseignements qu’ils contiennent en pratique jusqu’à en obtenir les résultats promis par le Bouddha. La maîtrise du pali n’est, fort heureusement, pas indispensable à l’Eveil.

 

* Aucun Sutta ne contient tous les enseignements.
Pour bénéficier au maximum du Canon Pali, explorez de nombreux Sutta différents, ne vous limitez pas à une sélection. Les enseignements sur l’attention, par exemple, quoique précieux, ne représentent qu’une toute petite partie de l’ensemble des enseignements du Bouddha. En fait, chaque fois que vous croyez que vous comprenez ce dont parlent les enseignements du Bouddha, c’est signe qu’il faut que vous approfondissiez.

 

* Ne vous préoccupez pas de savoir si un Sutta contient vraiment ou non les propres mots du Bouddha historique.
Il n’existe aucun moyen de le prouver ou de l’infirmer. Contentez-vous de lire les Sutta, de mettre les enseignements en pratique du mieux que vous pourrez, et voyez ce qui arrive. Vous n’avez rien à perdre.

 

* Si vous aimez un Sutta, relisez-le.
Vous tomberez parfois sur un Sutta qui, pour une raison ou une autre, vous « parlera » lorsque vous le lirez pour la première fois. Ayez confiance en cette réaction et relisez-le; cela signifie à la fois que le Sutta a quelque chose de précieux à vous apporter, et que vous êtes mûr(e) pour recevoir l’enseignement qu’il offre. Relisez de temps en temps les Sutta que vous vous rappelez avoir aimés il y a quelques mois ou quelques années. Vous pourriez y découvrir quelques nuances que vous aviez négligées auparavant.

 

* Si vous n’aimez pas un Sutta, relisez-le.
Vous tomberez parfois sur un Sutta qui, pour une raison ou une autre, vous agacera. Ayez confiance en cette réaction; cela signifie que le Sutta a quelque chose de précieux à vous apporter, même si vous n’êtes pas encore tout à fait prêt(e) pour lui. Mettez un marque-page et laissez le Sutta de côté pour le moment. Reprenez-le dans quelques semaines, mois, ou années, et essayez encore. Peut-être qu’un jour il vous « parlera ».

 

* Si un Sutta est ennuyeux, confus, ou qu’il ne vous apporte aucune aide, mettez-le simplement de côté.
Selon vos intérêts du moment et la profondeur de votre pratique, vous pourriez trouver qu’un Sutta donné reste incompréhensible ou bien qu’il est particulièrement ennuyeux.. Mettez-le tout simplement de côté pour le moment, et essayez-en un autre. Continuez d’essayer jusqu’à ce que vous en trouviez un qui vous touche de manière directe et personnelle.

 

* Un bon Sutta est celui qui vous donne envie de méditer.
Tout l’intérêt de lire des Sutta est de nous donner envie de développer les vues correctes, de vivre une vie droite et de méditer correctement. De sorte que si, en lisant, vous ressentez un besoin de plus en plus fort de poser le livre, d’aller vous asseoir dans un endroit tranquille, de fermer les yeux et d’observer votre respiration, eh bien, faites-le! Le Sutta aura alors rempli son rôle. Il sera encore là quand vous y reviendrez plus tard.

 

* N’ignorez pas les répétitions.
De nombreux Sutta contiennent des passages répétitifs. Lisez le Sutta comme vous le feriez pour un morceau de musique: lorsqu’on chante ou qu’on écoute une chanson, on ne saute pas tous les refrains; de même, quand vous lirez un Sutta, ne sautez pas les répétitions. Comme en musique, les « refrains » des Sutta contiennent souvent de légères variations insoupçonnées — et importantes — qu’il ne faut pas manquer.

 

* Discutez du Sutta avec un ami.
En partageant vos observations et réactions avec un ami, vous pouvez tous deux développer votre entendement du Sutta. Envisagez de former un groupe informel d’étude des Sutta. Si vous avez encore des questions à propos d’un Sutta, demandez à un enseignant expérimenté et de confiance qu’il vous guide. Consultez les moines et les nonnes plus anciens, étant donné que leur perspective spécifique sur les enseignements peut souvent vous aider à dépasser votre confusion.

 

* Qu’a-t-il été dit sur ce Sutta ?
Il est toujours utile de lire ce que les commentateurs — les contemporains et les anciens — ont à dire sur les Sutta. Certains trouvent que les commentaires typiques du Tipitaka — en particulier ceux de l’écrivain médiéval Buddhaghosa — sont utiles. Une partie d’entre eux sont disponibles en traduction anglaise chez la « Pali Text Society » et la « Buddhist Publication Society ». Certains préfèrent les commentateurs plus contemporains, comme ceux qui ont écrit dans Wheel Publications de la « Buddhist Publication Society ». De nombreux livrets et articles remarquables ont été écrits par des auteurs tels que les vénérables Bodhi, Khantipalo, Ñanamoli, Narada, Nyanaponika, Soma, et Thanissaro. Vous trouverez peut-être aussi de l’intérêt aux excellentes notes d’introduction et de bas-de-page de The Middle Length Discourses of the Bouddha (Boston: Wisdom Publications, 1995) de Bhikkhu Bodhi, et de The Long Discourses of the Bouddha (Boston: Wisdom Publications, 1987) de Maurice Walshe. Lisez aussi ce qu’écrivent les maîtres de la Tradition thaïlandaise de la Forêt, car ils offrent des perspectives rafraîchissantes et spécifiques sur les Sutta qui sont bien enracinées dans une profonde expérience de la méditation.

 

* Donnez au Sutta le temps de « mûrir ».
Peu importe l’utilité du message que vous aurez trouvé dans le Sutta, peu importe la satisfaction que vous aurez retirée du goût qu’il vous a laissé, laissez-les croître et se développer au cours de votre pratique de la méditation et de votre vie. Ne tentez pas de résoudre ou de “faire” un Sutta comme si c’était un mot croisé. Donnez-lui le temps de  « mûrir » en vous. Avec le temps, les idées, les impressions et les attitudes induites par le Sutta vont infuser graduellement dans votre conscience, informant ainsi votre façon de voir le monde. Un jour vous pourrez même vous retrouver au milieu d’une expérience par ailleurs très ordinaire et quotidienne lorsque soudain, le souvenir d’un Sutta que vous aurez lu il y a longtemps vous reviendra en mémoire, portant avec lui un puissant enseignement dhammique qui sera exactement approprié au moment.
Pour faciliter ce lent processus de maturation, laissez-vous beaucoup d’espace pour les Sutta. Ne mêlez pas vos lectures de Sutta avec vos autres activités, et ne lisez pas trop de Sutta en même temps. Faites de l’étude des Sutta une activité spécifique, contemplative, qui devrait également être une expérience agréable. Si ce n’est pas le cas, mettez cela de côté, et essayez à nouveau quelques jours, semaines ou mois plus tard. Lorsque vous finissez de lire un Sutta, ne replongez pas tout de suite dans vos activités ; faites une méditation sur la respiration pour donner à l’esprit le temps de se poser et pouvoir parfaitement absorber les enseignements.
Lorsque vous lisez un Sutta, gardez à l’esprit que vous écoutez aux portes du Bouddha alors qu’il est en train d’enseigner à quelqu’un d’autre. Au contraire de plusieurs des contemporains du Bouddha appartenant à d’autres traditions spirituelles et qui pouvaient souvent adhérer à une doctrine donnée en répondant à chaque question, le Bouddha ajustait les principes de base de ses enseignement aux besoins spécifiques de son auditoire. Il est donc important de développer une sensibilité au contexte d’un Sutta, pour voir en quoi la situation de l’auditeur du Bouddha est similaire à la nôtre, de façon et comment appliquer au mieux les paroles du Bouddha à notre propre situation.
Il peut être utile de garder certaines questions en esprit pendant qu’on lit, tant pour aider à comprendre le contexte du Sutta que pour aider à s’accorder aux différents niveaux d’enseignements qui se développent souvent simultanément. Rappelez-vous: ces questions n’étaient pas destinées à vous transformer en spécialiste de la littérature; leur but est simplement de vous aider à faire vivre chaque Sutta.

 

* Quel est le cadre?
Le paragraphe d’ouverture (qui commence habituellement par, “Ainsi ai-je entendu…”) met le Sutta en scène. Est-ce que l’action se passe dans un village, dans un monastère ? En quelle saison est-on? Quels événements ont lieu en arrière-plan? Ces détails nous permettent de nous rappeler que ce Sutta décrit des événements réels survenus à des personnes réelles — comme vous et moi. Cela permet de faire revivre réellement le Sutta.

 

* Quelle est l’histoire?
Un Sutta pourra offrir peu de choses en matière d’histoire narrative, alors qu’un autre sera rempli de pathos et de théâtralité, et il pourra même parfois ressembler à une histoire courte. Comment l’histoire elle-même renforce-t-elle les enseignements présentés dans le Sutta?

 

* Qui commence l’enseignement?
Est-ce le Bouddha qui prend l’initiative, ou est-ce quelqu’un qui vient lui poser des questions ? Dans ce dernier cas, y a-t-il des non-dits ou des attitudes cachés? Quelqu’un vient-il trouver le Bouddha dans l’intention de le confondre dans un débat ? Ces considérations peuvent vous donner une idée de la motivation derrière les enseignements, et de la réceptivité de l’auditeur aux paroles du Bouddha. Avec quelle attitude abordez-vous de ces enseignements?

 

* Qui enseigne?
Est-ce le Bouddha, un de ses disciples ou les deux ? Est-il ou est-elle ordonné(e) ou est-ce un laïc ou une laïque? Quelle est la profondeur de la compréhension de l’enseignant (par exemple, est-il ou est-elle “simplement” quelqu’un qui est entré dans le Courant, ou s’agit-il d’un arahant ou être éveillé)? Même s’il est souvent difficile de le déterminer à partir de la lecture du Sutta, avoir une connaissance du contexte et des références de l’enseignant peut aider à juger du niveau des enseignements qu’il ou elle a à offrir. Lire les commentaires et discuter de ces questions avec des spécialistes ou des membres du Sangha peut se révéler utile, ici.

 

* A qui sont destinés les enseignements?
Est-ce pour un moine, une nonne, ou un disciple laïc ? S’agit-il d’une grande assemblée ou d’un individu ? Ou s’agit-il des disciples d’une tout autre religion ? Quelle est la profondeur de leur compréhension? Si le public est constitué de disciples entrés dans le Courant qui aspirent à l’état d’arahant, les enseignements présentés peuvent être considérablement plus avancés que si l’auditoire n’a jamais eu auparavant le moindre aperçu des enseignements du Bouddha. Ceci peut être utile lorsqu’il s’agit de déterminer si ces enseignements spécifiques vous conviennent.

 

* Quelle est la méthode de présentation?
S’agit-il d’une leçon formelle, d’une session de questions et réponses, de la répétition d’une vieille histoire, ou simplement d’un verset inspiré ? L’enseignant dispense-t-il son instruction seulement au moyen du contenu des enseignements ou bien la façon dont il traite ses auditeurs fait-elle partie du message ? La grande variété des styles d’enseignement employés par le Bouddha et ses disciples montre qu’il n’existe pas de méthode figée pour enseigner le Dhamma; la méthode à utiliser dépend des exigences spécifiques de la situation et de la maturité spirituelle du public.

 

* Quel est l’enseignement essentiel?
En quoi l’enseignement correspond-il au triple système progressif d’entraînement du Bouddha: est-il d’abord focalisé sur le développement de la vertu, de la concentration, ou de la sagesse ? La présentation est-elle consistante avec ce qui est donné dans les autres Sutta ? Comment cet enseignement s’insère-t-il dans votre “carte routière” des enseignements du Bouddha? Correspond-il bien à votre niveau de compréhension, ou remet-il en question quelques-unes de vos croyances fondamentales à propos du Dhamma?
* Comment cela finit-il ?

L’auditeur atteint-il l’Eveil en écoutant l’enseignement, ou lui faut-il attendre encore un peu après? Quelqu’un se “convertit”-il à la voie du Bouddha, ainsi qu’il est montré par le passage standard : “Magnifique! Magnifique! C’est comme s’il avait redressé ce qui était renversé…” ? Parfois, le simple geste de souffler une chandelle suffit à amener quelqu’un au plein Eveil ; parfois le Bouddha lui-même ne peut arriver à aider quelqu’un à surmonter son mauvais kamma passé. Les diverses issues des Sutta permettent d’illustrer l’extraordinaire pouvoir et la complexité de la loi du kamma.
* Que peut m’offrir ce Sutta?
Cette question est la plus importante de toutes, car alle nous incite à prendre le Sutta à cœur. Après tout, c’est le cœur qu’il faut transformer par ces enseignements, pas l’intellect.

Lorsque vous lisez un Sutta, gardez à l’esprit

que vous écoutez aux portes du Bouddha

tandis qu’il enseigne à quelqu’un d’autre.

http://dhammadelaforet.unblog.fr/2008/08/11/quelques-suggestions-pour-lire-les-sutta-par-john-bullit (excellent blog même si c’est un conccurent de dhammawak et je vous le conseils au plus haut point :p lollll) 

 

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